Carnet 1916-1917, de Jean Magnan de Bornier.

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 19 août 2013

Pendant quelques mois, de la mi-novembre 1916 à février 1917, Jean Magnan de Bornier a tenu un journal peu formel de ses activités à la guerre. Comme on le voit à la fin du texte, son affectation le conduit au centre de la bataille de Verdun de l'été 1917 (cote 304 et Mort Homme sont des hauts lieux de cette bataille), et la tradition familiale dit que l'horreur de cette bataille lui a semblé inracontable.

C'est je crois Jacques Magnan de Bornier qui détient le manuscrit à partir a été retranscrit le texte ci-après.

N'hésitez pas à me signaler toute erreur matérielle que je corrigerai avec promptitude.
Carnet 1916-1917, de Jean Magnan de Bornier.  

Ce carnet n’a plus sa première page et commence ainsi :

Le maréchal des logis S. sera-t-il enfin guéri? That is the question. Je ne le souhaite pas, car il me faudrait voyager en sa compagnie, ce qui n’aurait rien de gai.

16 nov. St Dizier. S. a bien été malade, selon son ordinaire. Nous sommes donc partis quatre seulement: Solignac, Foch, Mérieux, le chef trompette, et moi. La matinée s’est passée en ultimes préparatifs. D’abord les Courtade père et fille, arrivés à 6 moins ¼, sont venus. Puis il a fallu monter au quartier dire adieu aux camarades et subir la revue du commandant de Soulages, qui fut nature, c'est-à-dire tâtillon et désagréable... pour moi en particulier. Il ya certaines phrases que l’on ne digère pas facilement, et je lui revaudrai cela, un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre. C’est un vieux cochon (le mot semble avoir été barré). Rentré à la maison, j’ai trouvé Mme G. dans la rue, et qui m’a embrassé (!) (sa fille est gentille) ; puis Mme Verdier qui m’a dit au revoir ; puis Guy, qui était larmoyant ; puis toute la famille y compris les Courtade ; dernier déjeuner fameux. Je m’en suis mis jusqu’aux oreilles. C’est dégoutant, mais si compréhensible! Puis départ. Mad, M. Courtade et Perruche me conduisent à la gare ; derniers instants ; au revoir, au revoir ; et on file, jusqu’à Nimes. Là, descente, arrêt, changement de train. On nous emmène à la gare de marchandises. Je crois qu’on nous prend pour des ballots. Puis re—changement. Il faut s’introduire par la fenêtre dans notre compartimen t- un compartiment de 1ère, s.v.p.- la porte étant fermée à clef. Puis nous allons dîner en ville. Mérieux nous conduit dans l’hôtel où il passa sa nuit de noces. Les souvenirs s’épandent vagues et sentimentaux, entrecoupés d’appréciations écono—gastronomiques? La petite bonne femme d’Algéroise qui nous servait à table était fort gente. Cela l’émoustillait, le brave chef. Puis re-embarquement, à la gare de marchandises ; un sous-off de tringlot cuité comme une langouste vient nous raconter des histoires du temps où il était aviateur. Enfin , il nous quitte, le train part. Mauvaise nuit. Je vais en avant. On arrive à Givors pour le café. Puis à Lyon-Vaise, nous avons une heure et demie d’arrêt. Second café. Nous repartons; avec des tringlots, des fantassins, du matériel, dont un nouveau 240. Allure de tortue en goguette.  Paysage hideux. La Saône est en ballade dans la prairie. Sale pays, il commence à faire froid.  À la nuit, nous quittons Dijon ; nuit meilleure, je dors bien jusqu’à 3 heures du matin, à Melun. Je pense que nous ne tarderons guère à arriver à Villeneuve St Georges, gare de triage et je remets mes houseaux. Les camarades se réveillent ; on casse la croûte.Nous arrivons à Villeneuve-triage à 6 1/2 h .Arrêt... devant les W.C. des officiers. Je fais comme si j’étais au moins colonel. Départ à 7 1/2 h. A 2 km, arrêt. Jusqu’à lO heures, nous poireautons entre un train de tommies et un train de ravitaillement, cependant que toute une quantité de trains nous passent sous le nez. On repart, puis arrêt, et ainsi de suite, jusqu’à Noisy le Sec où nous arrivons à 3 h ½. Huit heures pour faire 22 km. C’est gentil. Là, on nous dit qu’il y a eu erreur et que nous devons regagner la gare régulatrice de St Dizier. Nous prenons un train de voyageurs, en 2ème. Nous encombrons tout un compartiment et deux bons vieux de nos personnes et de nos multiples bagages, puis, comme des affamés, nous avalons une boule de son et une boîte de singe. Puis nous changeons de train à Meaux, et nous roulons jusqu’à Chalons, après nous être engueulés avec un bonhomme de l’Est et un gendarme qui voulaient m’empêcher de monter en 2ème.Enfin, nous arrivons à Chalons s/ Marne, où nous devons passer la nuit. Nous la passons en compagnie d’une quantité de militaires de tous grades et de tous régiments. Les uns dorment, les autres boivent et mangent. Un trompette du 54 art. est soul comme une bourrique et fait des discours. On l’écoute, on boit du café, on mange du pain et du saucisson, on dort un peu, et la nuit se passe. Le hangar où nous sommes est très particulier. Cela m’a rappelé les quartiers de forçats de « la maison des morts », de Dostoïevski. Des gens remuant dans la fumée, et dans une odeur plutôt nauséeuse. 2 lampes à pétrole éclairant le tout, sur une longueur de 50 m environ. Au fond, des bat-flancs et des hommes couchés dessus, qui semblent des tas de chiffons. Partout des hommes couchés sur les bancs qui font le tour de la salle, et ronflant. D’autres assis et fumant ou causant ou les deux à la fois. Enfin, partout, des musettes, des musettes, des musettes! Sans musettes, y aurait-il des soldats français ?

Puis nous repartons à 6 h 20 pour St Dizier, où nous arrivons en 3ème — grandeur et décadence !— après avoir changé de train à Vitry le François. Il fait un froid épouvantable. De la glace partout, et une couche de givre telle qu’on dirait de la neige. Le long de la ligne, les premiers vestiges de la guerre : une tombe au bord de la voie, et, plus loin, toute une série de croix à cocarde dans le fossé de la ligne. Les croix sont couvertes de givre. On en aperçoit d’autres dans les champs. Puis, un groupe de maisons démolies à coups de canon. C’est tout, nous arrivons. Nous repartons au soir à 20 h 45, pour l’A.52.31.Nous sommes en ballade dans St Dizier. Le chef trompette nous a plaqués. Nous, nous sommes allés nous laver, à l’eau chaude. Après 70 heures de voyages, cela fait du bien. Déjeuner médiocre dans un boui-boui militaire. Puis nous voila de nouveau en ballade. Nous trouvons près de la gare un cimetière militaire où l’on creuse des fosses. C’est gai. Puis, nous allons au café. Tout à l’heure, je vais aller acheter un chandail, dont le besoin me parait absolument urgent.

20 nov. Nous sommes enfin arrivés avant-hier vers 3 h ½ à notre échelon après avoir gelé toute la journée à St Dizier.

21 nov. Interrompu hier par le m. des l. Chabbert, je reprends seulement maintenant la suite de ce carnet de route. Le 18 nov. au matin nous sommes enfin arrivés à la gare de Clermont en Argonne. Nous y avons poireauté plusieurs heures, avant de savoir comment nous gagnerions le train régimentaire. Vers 7 h, je finis par trouver un sous off. du 56 qui consentit à nous amener au train régimentaire avec ses fourgons de vivres. Ce fut un autre d’ailleurs qui nous embarqua, celui du 2è groupe. Il faisait un temps de chien et nous commencions à être crottés comme des barbets. Ce fut bien pis après les 6 ou 7 km. qui séparent Clermont de la Grange le Conte, où est cantonnée la division. Nous avions perdu le chef trompette à la gare.  J ’ai su depuis qu’il était classé à la 2è batterie mais je ne l’ai pas revu depuis.

À la division, les aspirants s’en furent voir le colonel- le lt—colonel Larras— qui les envoya Solignac au lér groupe et Foch au 3è Ils oublièrent de demander quelle était mon affectation.  Je les quittai donc pour m’infonner et n’ai pas revu Solignac depuis. Je suis reçu par le Cne Calvel, mon ancien capitaine, qui fut aussi aimable que Soulages avait été désagréable et presque grossier, voila 7 jours aujourd’hui. Mais je le lui revaudrai. Le colonel m’a paru un fort brave homme, tout à fait sympathique, mais il ne m’a pas longuement parlé. Il a autre chose à faire, je le conçois. Quant à Calvel, je l’ai trouvé engraissé.

J’étais donc versé à la 7è, mon ancienne batterie. Je fus déjeuner au train régimentaire du 3è groupe, où je retrouvai ce vieux Jullien qui étais cabot à la pièce de Saporta, à la 61è.  J ’allai ensuite voir les sous officiers, et parmi eux, je reconnus Calvet qui était brigadier semaine à la 7è quand j’arrivais au quartier en l9l3. Souvenir inoubliable. Sauf qu’il a rasé ses moustaches, il est toujours le même. A l h, un fourgon nous conduisit ensuite, Foch et moi, aux échelons du 3è groupe. Il pleuvait toujours. Nous retraversons Clermont, complètement démoli par le bombardement. On y tire encore qq. fois, paraît—il ; puis nous arrivons au camp Brune, dans le bois Ba...( ?), non loin à l’est des Islettes. Là je retrouve le s/lt V....( ?), l’ancien adjudant de la 6, qui n’a pas changé. ..., gris, rouge, un vrai cuirassier .Avec cela, il est resté très adjudant.

À la 7, je trouve Chabbert et .... qui m'ont fait l’instruction autrefois, puis le m.des l.  Bache, qui me case dans la cagna. Très bien, la cagna. Construite en bois, évidemment, longue de 25-30 mètres et ayant de chaque côté 2 rangées de couchettes superposées comme dans les cabines de paquebots. Au rez de chaussée, on a bien les pieds par terre et au 1° on se cogne bien la tête contre le toit mais il ne faut pas s’en faire pour si peu. Je me promène un peu dans le cantonnement, puis on soupe et je me couche. Quel somme, mon Empereur. Jamais de ma vie je crois n’avoir aussi bien dormi. Et l’on aurait bien pu faire péter à mes oreilles tous les canons du monde sans m’émouvoir.

Le lendemain matin, nous descendons à l’appel, sur une sorte de chemin en rondins menant de notre cagna à la cagna du lt. et des sous officiers. Puis nous allons surveiller le pansage dans les écuries. V. passe qui engueule le monde. Le Bon Dieu le bénisse.

J’aperçois de loin l'aspirant Foch. Je ne sais où il est allé depuis.

À 10 heures, je vais à la messe, dite dans le hangar qui sert de sellerie, par un prêtre infirmier. C’est extrêmement curieux, cette messe parmi les selles et les bricoles, à 2 pas des écuries. On entend sacrer les gardes d’écuries, tandis que les chevaux s’envoient des coups de pieds. On arrive au fur et à mesure que le service vous lâche. Nous sommes une cinquantaine à la fin de la messe. On chante le credo. C’est manqué, ça manque de mesure et d’harmonie, l’air même n’est pas trop respecté, mais ça ne manque pas d’un certain charme. L’abbé dit qq.  mots. Il ne parle pas bien, mais il ne parle pas mal non plus. Il parle de la mort et des espérances qu’elle peut donner à des chrétiens, simplement. Il nous appelle mes chers amis. J ’attends qu’il dise mes pauvres vieux. Ce serait plus nature.

Après déjeuner - très bon - je monte avec Bonnier, le brigadier d’ordinaire, jusqu’à la position de batterie. Nous descendons dans la plaine. On traverse N ..  plein de fantassins.  Au loin, à 3 km. pas même, on aperçoit les lignes du four (?) de Paris. Les nôtres sont sur la crête. On peut donc circuler sans crainte d’être vu. Puis, à un village plein de soldats lui aussi, nous tournons à droite. Il y a une vieille église dans ce village. Elle a reçu bien des atouts.  Jeudi dernier encore, elle a eu un de ses coins écorné. Nous tournons dans un chemin de traverse, à gauche, puis on monte, on monte. Nous arrivons à l'entrée des boyaux qui mènent aux tranchées de 1° ligne, vers l’est. Puis nous passons un boyau sur un pont de madriers, on tourne à droite et nous voila arrivés. À droite, les pièces sont abritées dans des sortes de casemates en terre et rondins, à moitié enterrées; derrière, s’échelonnant sur la hauteur, se trouvent les cagnas des hommes, des officiers et la cuisine. Je ne pense pas que pour sortir les pièces on fasse une brillante manœuvre de batterie attelée. Je pense qu’on doit plutôt les tirer comme on peut des trous où elles sont. On est loin du lt.  et des champs de manœuvres. Je vais me présenter au lt. Vincent, qui commande la batterie. Il cause très gentiment trois minutes avec moi, puis parle d’autre chose avec Bonnier. Nous repartons En revenant, sur la grand route, nous entendons une assez violente pétarade derrière nous. Ce sont les Boches qui tirent sur un de nos biplans d’observation. L’aéro n’a d’ailleurs pas l’air de s’en faire. Il va son petit bonhomme de chemin, mais tout de même il revient et se met autant que possible hors de portée. Je pense que les pauvres types qui sont dessous doivent ramasser les culots d’obus sur la gueule, ce qui est beaucoup moins rigolo que de les regarder éclater en l’air. L’autre jour, il parait qu’il en est tombé un au milieu de notre camp, sans d’ailleurs faire de mal à personne, qu’à un chemin sur lequel il est tombé. Voila ce qu’on gagne à avoir des aéros dans le voisinage.

Le lendemain -- hier matin -- j’ai enfin une affectation. Je suis brig. fourrier de la batterie.  Situation de tout repos, bien que je fasse de temps à autre qq. corvée. Hier soir, j’ai fait ramasser la paille tombée pendant la distribution. Ce matin, j’ai surveillé la construction d’un hangar. V. nous a d’ailleurs dit à cette occasion que si ceux de la 7è croyaient être plus fins que ceux des autres batteries, ils se trompaient grandement et qu’au contraire, ils étaient «bougrement plus bêtes», «bougrement plus c... » n.. de D... et F... et m... en veux tu en voilà. Il était déjà soul comme une bourrique, et il n’était que l0 heures. Qu’est ce donc, à 20 h. ? Maintenant, je suis au bureau. Il y a une revue de masques tout à l’heure par le major.  Il faut changer un des miens qui est de modèle trop ancien. Après quoi il y a eu, par le major, avis aux permissionnaires de se faire soigner leurs chaudes pisses et leurs chancres avant qu’ils ne soient devenus graves. Il a l’air bon garçon, le major. Il parait qu’il est un peu brute pour faire et surtout défaire les pansements, mais qu’il ne refuse pas de reconnaître les gens malades quand ils le sont, et même quand ils ont seulement un peu de flemmite, à condition que ce ne soit pas trop fréquent.

Je crois que cette fois ci, je suis au courant des évènements. Maintenant, ce sera beaucoup plus rapide étant donné que la vie de l’échelon s’annonce monotone au possible. Le temps est au brouillard, et il ne fait pas trop froid.

22 nov. Harnachement complet pour cuisine roulante à Brizeaux. Rapporter l’ancien pour faire échange.

24 nov. Demander au s/lt d’envoyer aux Islettes 2 ou 3 voitures si possible de la part de l'adjudant du parc 2 ....Ainsi, avant-hier , mercredi, j’ai été à Brizeaux, au pas, pour changer notre cuisinière roulante contre un engin du même genre, mais de nouveau modèle. La nouvelle est une genestet, modèle de Fev. 16. C’est tout ce qu’il y a de mieux au dire du cabot patate et du chef Roch. La promenade jusqu’à Brizeaux a été assez agréable, quoiqu’il fît du brouillard et que je fusse un peu rouillé quant à l'équitation. Je suis revenu avec un bœuf à la mode assez bien tassé et qq. courbatures, mais ça n’a guère d’importance. Sur le parcours, nous avons été accueillis par des plaisanteries de tous les goûts sur notre engin. Les uns disaient :C’est une pièce contre avions ; les autres disaient bien d’autres choses. Le nègre qui bricolait -- le créole pour lui faire plaisir -- ce brave Pompée ( ?) produisait aussi une certaine impression sur les camarades que nous croisions. Je crois qu’on l’a traité plus d’ une fois de chocolat, ce qui a du fort le vexer, car les nègres n’aiment pas qu’on leur dise qu’ils sont noirs.

Hier, j’ai eu une distraction d’un autre genre. J ’ai été surveiller la construction d’un hangar pour le matériel de l’échelon. J'ai bien peur d’ai1leurs que ce hangar ne soit qu’à moitié solide, étant donné le matériel qu’on nous a donné pour cela. Le s/lt Vo... est furieux de ce que l’on a fait et a promis de «passer une paille à Barbe, quand il reviendra». Moi, je m’en fiche. Je ne suis pas responsable. Et Barbe m’a fait l’effet d’être assez désagréable pour que je ne pleure pas pour une tuile qui lui tombe sur la gueule.

Aujourd’hui, je change encore. Je regarde creuser une carrière de laquelle on extrait les cailloux nécessaires au pavage du cantonnement de la batterie. Ce n’est pas ennuyeux. On est au bord de la route , sur laquelle il passe beaucoup de monde : le général de division, ce matin, et puis des corvées, et des corvées, et des corvées de toutes les armes. J’ai aussi vu passer Gilbert Leenhardt, qui allait à la visite. Il est un peu fatigué et a attrapé 3 ou 4 jours de repos pendant lesquels il va rester à l’échelon, au lieu de rester à l’E.M. du commandant.

Il fait aujourd’hui un temps splendide; aussi, il y a une certaine activité sur le front. Cette nuit, la pétarade n’a pas discontinué du côté de Verdun. C’est calme par là, maintenant, mais on y a monté une saucisse, entre Verdun et nous. Par contre, la canonnade continue du côté de la Champagne et de temps à autres vers le Four de Paris. C’est très curieux. On dirait un roulement perpétuel d’orage dans le lointain, avec des coups plus clairs de temps à autre, quand on tire au Four de Paris, ou dans les environs. Je suis étonné qu’avec un aussi beau temps, nous n’ayons pas eu la visite de qq. avion.

J’ai vu ce matin, une fois de plus, le lever du soleil. Une fois de plus, j’ai constaté que J.J.R.est un fourneau. Malgré le beau temps, les oiseaux n’ont rien dit. Seuls, qq. tirs de réglage ont salué le roi du jour. Quant à l’aube, elle n’offre pas tant de merveilles que le dit le fumeux Genevois, bien qu’il y ait eu ce matin au levant un ciel rouge, mauve, violet, coupé de nuages blancs, le tout du plus joli effet. Mais -- quand la littérature se met quelque part !

29 nov. Rien de bien notable dans notre vie, si ce n’est une extrême monotonie. Ma vie de brigadier à tout faire, dit cabot fout rien, est pleine de corvées, mais vide de péripéties.  Dimanche, j’ai été à Brizeaux, au P... En revenant, j’ai vu dépecer un cheval au bord de la route. C’était peu ragoutant. Lundi, corvée de pierre. Une mitrailleuse faisait des écoles à feu dans les environs, et nous entendions de temps à autre les balles nous passer sur la tête. Hier, je n’ai rien fait, que contribuer à jouer un tour au grand ours rouge de l’Argonne, qui n’a d'ailleurs pas compris. Comme il criait de voir les brigadiers de la batterie inoccupés -- alors qu’il n’y avait rien à faire -- nous avons pris qui une pelle, qui une pioche, qui une brouette, et nous nous sommes mis à ôter la boue épaisse qui se trouvait devant les écuries. Il était enchanté : Voilà l’utilisation du personnel, disait il, la voilà ! en avait il une couche ! Il est vrai qu’il avait du toucher une double ration de gnaule, hier, car il puait l’alcool à 5 mètres.

Aujourd’hui, il fait très froid. La nuit j’ai trouvé un bon système pour avoir chaud. Je m’enveloppe les jambes dans une couverture, puis le corps dans une autre qui recouvre un peu la 1°, et puis je mets mon manteau sur ma tête et recouvrant le reste. Avec ma peau de mouton comme oreiller, je suis très confortable, et ainsi je ne crains pas que les rats viennent se balader sur ma figure. C’est après une aventure de ce genre que j’ai inventé de mettre mon manteau sur ma tête.

Aujourd’hui, travail restreint. J’ai fait construire une rampe le long d’un chemin en lacet menant à la route puis j’ai fait ôter de la boue devant la cagna. Je ne sais si je serai bien capable de passer ma licence en sortant d’ici, mais en tous cas, je pourrai lorgner les fonctions d’agent voyer, avec qq. titre à cet important mandat.

30 nov. (Quelques noms propres, sans autre explication.)

4 Dec. Sale temps aujourd’hui. Réellement Ste Barbe ne nous gâte pas ; je lui ai adressé in petto un certain nombres de reproches et à midi le temps a paru vouloir se remettre au beau.  Espérons qu’il persistera dans ces bonnes dispositions. Mais toujours est il qu’il a neigé la nuit dernière, et toute la matinée, et lorsque la brume s’est un peu levée vers midi, les collines boisées environnantes semblaient de gros choux blancs enveloppés de gaze gris. Je n’ai rien fait de bien extraordinaire ces jours ci. La vie dans l’échelon s’étale dans toute sa monotonie.  Vendredi, j’ai été à la croix de pierre, au parc du génie, pour toucher divers matériaux pour l'aménagement du cantonnement. Nous avons eu ce jour là la visite d’un aéro boche qui est venu survoler notre camp. Il a été copieusement bombardé, puis une auto canon lui a envoyé 4 coups qui lui ont fait faire demi tour, en prenant de la hauteur, suivant tous les principes de l'art. Je reprends après avoir été manger la soupe, mal, d’ailleurs. Je ne suis pas en train ce soir. La neige de ce matin m’a glacé et j’ai grand peine à me réchauffer un peu. Je connais un cabot de la 7è qui ne tardera pas à s’allonger dans son plume, ce soir, -- ledit plume étant d’ailleurs une paillasse posée sur un réseau de fil de fer. La batterie a d’ailleurs très bien fait les choses, pour la Ste Barbe. On nous a donné double ration de pinard et 1 cigare par tête, plus le demi repos , dont j’ai joui en rentrant de la batterie, cet après midi. Car ce matin, il y avait un tonneau de pinard à porter aux servants pour leur déjeuner. Vers 9 h 1/2 on a mobilisé 3 chevaux, l canonnier, 1 avant train et un brigadier -- que j’étais -- pour leur porter cette manne inattendue. Il neigeait quand nous sommes partis. Il neigeait encore quand nous sommes arrivés et ces servants avaient fini de déjeuner. C’était forcé, leur déjeuner étant à l0 h et l’échelon se trouvant à plus de 6 km de la batterie, qui est à 1200 mètres des premières lignes.  En route, nous avons été surpris, entre Neufour et Le Claon par une véritable tourmente de neige. Les chevaux glissaient, nous étions aveuglés et le froid nous glaçait. J’avais une véritable couche de neige sur la figure et sur ma poitrine et Bel Oeil, mon cheval, devenait blanc, quoiqu’il soit bai par sa nature. Il a d’ailleurs perdu son fer postérieur gauche dans cette aventure, ce qui était très gênant, car ça le faisait boiter. Heureusement qu’il a la corne dure et son pied ne s’est pas entamé.

Entre Neufour et la Chalade, il y a 2 tombes militaires, l’une à gauche, l’autre à droite de la route. Je ne les avais jamais remarquées. Elles m’ont paru bien tristes, les pauvres, et j’ai pensé que les pauvres malheureux qui dorment là doivent bien souffrir, s’ils sont eux aussi des enfants du pays que baigne la mer bleue. Je prie le ciel de ne pas rester ici, ça me ferait trop de peine. J ’aimerais mourir dans la lumière, pour que mes yeux emportent un éclat comme suprême vision en attendant de jouir de l’éternelle clarté et de la vérité sans ombre.

On peut faire son sceptique, là bas, à l'arrière, peser le pour et le contre et prendre des airs avantageusement dubitatifs mais ici, vraiment, je ne suis pas de calibre à faire l’esprit fort. On en voit trop à droite et à gauche des routes, de ces pauvres bougres qui ont crevé la gueule ouverte, pour douter de ce qui se passe après... après qu’on est mort évidemment. Et l’on n’a -- du moins moi, peut être est ce l’habitude qui me manque -- aucune envie de faire mal.  Peut être aussi est-ce l’abrutissement de cette vie idiote qui nous empêche de pécher, même par pensée. C’est toujours un avantage. J’ai d’ailleurs toujours pensé que la civilisation trop grande est un obstacle au salut éternel. L’homme se sent trop confortable, trop stable dans son train train journalier. Les accidents sont peu fréquents et comme ils embêtent, ils ne font que peu réfléchir. Et puis la bonne cuisine, le repos physique sont des excitants puissants. Ici il fait froid, on ne se réchauffe presque jamais complètement, la nourriture n’est pas mauvaise, assurément, elle est même bonne, mais elle est toujours la même, ou à peu près -- heureusement, car lorsqu’on sort du bœuf bouilli, on mange des saletés -- et peu abondante .En outre elle n’est pas excitante. Enfin, on ne voit jamais un jupon, et l’on ne pense que très peu au beau sexe, car on a d’autres soucis : le pansage, l’avoine -- la ....  comme disent nos Canonniers, et nombre de gradés -- tel cheval qui est indisponible, le beau temps, la pluie, la nourriture des hommes, celle des bêtes, etc, etc. Nous revenons à la mentalité des nomades.  Nous en sommes à 20 ou 30 siècles en arrière, sauf que nous semons la mort et là même mieux qu’autrefois. Nous en sommes donc à une vie quasi animale, d’où la pensée est presque bannie, pour tout laisser, ou presque, à l’instinct et à l’habitude, et heureusement. Quand on fait un retour sur soi même et qu’on s’analyse un peu, comme j’en ai trop malheureusement pris l'habitude pendant mes longues méditations du temps où j’étais malade, on se sent envahir par le regret de tant de choses que nous ne reverrons peut être jamais plus : la belle pensée, bien exprimée, un beau livre bien relié, mes pauvres albigeois, une jolie femme qui passe et réjouit l’œil, l’amour réel ou supposé de telle petite fille qui semble avoir un faible pour vous et pour laquelle on craint d’avoir un gros faible, le regret de ne lui en avoir jamais parlé et le plaisir de ne l’avoir pas fait, le confort de «ma maison», sa chaleur, sa cuisine, ma pauvre vieille maman et les longues causeries où l’on parlait de philosophie, d’histoire, de littérature, ma bibliothèque, mes papiers, mes notes, et le beau soleil de chez nous. Où est ce, tout cela? Si loin qu’il me semble l’avoir quitté il y a des siècles. Il me semble que c’était une vie délicieuse ; tous les ennuis s’effacent, je n’en vois plus que la joie, la douceur et les agréments. J’ai ardemment souhaité venir sur le front, je l’ai demandé ; puis au moment où je désespérais de jamais y aller, on m’y a envoyé presque malgré moi. Et déjà, j’ai un grand dégoût pour tout ce qui m’entoure. Les camarades sont de braves gens, en général, mais si grossiers, quand ils ne sont pas fourbes. Leur mentalité n’est pas la mienne ; ce qui les fait rire me donne envie de pleurer ; je n’ai jamais apprécié beaucoup les grandes souleries, les histoires ordurières contées avec cynisme et grossièreté et crudité ne m’ont jamais enthousiasmé. Je n’avais jamais remarqué combien le vocabulaire sexuel est usagé chez les militaires, et les gestes idem. J ’ai de moins en moins d’enthousiasme pour le demos. C’est un fier saligaud. Et si non habeam christianem charitatem, mores ejus felicitati mihi. Après ce latin, je reprends. Hier soir, on a fêté la Ste Barbe, chacun pour soi, en profitant du dimanche.  Je suis resté à lire et à écrire ; d’autres sont allés à Bois Buchin (?) faire la noce. Ils sont rentrés souls comme des bourriques. C’était cocasse, c’est vrai, mais lamentable. Ce sera pareil sans doute ce soir, mais je ne me sens pas même d’humeur à voir la cocasserie de la chose. Ce matin, en arrivant à la Chalade, j’ai rencontré le premier mort que j’ai vu jusqu’à maintenant; deux brancardiers le transportaient sur une civière. Ses pieds étaient déjà raides dans les gros croquenots et les secousses des porteurs les faisaient remuer comme des pantins anguleux secoués par une ficelle. Sur sa figure il y avait une couverture de cheval en double.  Ce qui m’a le plus frappé, c’est l'indifférence des brancardiers qui le portaient comme un ballot et l’indifférence de ceux devant lesquels ils passaient. C’est triste, mais je finirai par être comme eux. Hier, j’ai vu le lt Vincent. Je lui ai exposé que la vie de l’échelon j’en ai réellement assez et que je demandais une place comme téléphoniste, éclaireur ou agent de liaison. Il m’a dit qu’il penserait à moi à la prochaine vacance. Je l'espère, car j’en ai déjà plein le dos. Les revues m’embêtent et j’aime mieux recevoir des marmites sur la gueule que de passer ma vie à faire gratter des bourrins dont je me moque comme de la 1° chemise du président Wilson .

11 Déc. Me voilà enfin à la batterie.J’y suis monté hier avec le ravitaillement en qualité de téléphoniste stagiaire. Une chose en cela m’a beaucoup embêté, c’est que je ne sais comment annoncer ce changement à maman. Comme je n’y suis pas définitivement, mais seulement en qualité de stagiaire, je préfère attendre que mon sort soit définitivement fixé. Si je reste, je le dirai ; si je reviens à l’échelon, je dirai seulement : je reviens à l’échelon et voilà tout.

J’aime d’ailleurs beaucoup mieux rester ici que retourner à l’échelon, ou l’on mène une vie qui ne me convient guère ; toujours entendre gueuler Barbe, notre commandant d’échelon, un digne sous off qui n’a pas volé son nom ; être attrapé par cet upokrit de Chabbert ou recevoir des ordres stupides de ce soulard de Boule, cela n’a vraiment rien de bien rigolot. En outre, la promiscuité avec les hommes n’a rien qui charme ; ça sent bien mauvais, le poilu, surtout quand on est une centaine dans le même baraquement. Et puis ça chante, ça joue, ça crie, ça fait un baroufle de tous les diables. Au moins ici, on est à peu près tranquille. Pas de chevaux pour empoisonner l’existence et peu d’hommes. Hier nous étions quatre dans la cagna, mais Macon le sous chef est parti aujourd’hui en permission ; nous restons donc trois au central 138, où se trouve logée la 5° pièce. Les autres téléphonistes sont en ligne en ce moment avec le brig. titulaire. Car nous sommes ici par pièces dans de petites cagnas à demi enterrées, à cause du bombardement possible. Les lits sont disposés comme dans des cabines de paquebots ; on y a des bancs, une table, une cheminée ; la place manque un peu ; mais cela n’a pas grande importance. On a plus chaud et cela n’est pas mauvais par le temps qu’il fait en ce moment : pluie et grand vent. Que le diable les emporte. Oh non! ce sacré pays de l’Est ne vaut pas le midi.

Hier, j’ai entendu passer au dessus de ma tête le 1° obus boche de ma campagne. Les cochons de boches avaient envoyé un avion qui nous avait repérés et ils nous ont envoyé qq.  coups longs sur la position ; le dernier obus est passé au dessus de ma tête, pendant que je causais avec l’aspirant Foch, très gentil garçon d’ailleurs quoiqu’un peu jeunet. L’obus faisait zim zim et c’était même un sifflement assez joliement modulé. Je ne sais où il est allé éclater, mais ce qui m’a fait plaisir, c’est que je n’ai eu nulle émotion et me suis contenté de lever le nez en l’air, comme si j’avais pu voir qq.chose. Bah ! c’est une habitude à prendre. Il paraît que c’était un 105.

Aujourd’hui, nous sommes allés poser une ligne, entre le P.C. du commandant et celui du lieut. Notre ligne aérienne au dessus de 2 routes et d’un ravin était mal fichue et il fallait refaire le travail. J’y ai un peu contribué, mais j’ai surtout regardé faire les autres. Je suis là pour m’instruire, car le stage que j’ai fait à Castres est considéré comme O. Alors, ce n’était pas la peine d’en faire un. Je refais mon instruction téléphonique, comme m’a dit le lt. ; après quoi, dans l0 ou l5 jours, il me fera passer une sorte d’examen de capacité pour savoir de quoi je suis capable. Je souhaite que ma tête lui plaise et qu’il me garde ici, car je ne désire nullement retoumer à l’échelon, oh non !

13 Dec. Quel vent il faisait, là bas, à Bornier, voila un an, un an déjà!  Quelle journée, et quel vent. Quand je vivrais cent ans, je crois que je n’oublierai jamais ce vent là. Cette arrivée à Lunel, le frétage de cette petite auto après ce voyage, si court mais si long, et si anxieux. Et l’arrivée d’Hortense dans sa voiture de rencontre, et notre route de Marsillargues à Praviel, avec maman qui pleurait et qu’il nous fallait soutenir, et moi qui espérais toujours, malgré le vent qui me criait : elle est morte. Et notre arrivée à la bibliothèque de Praviel. Mad, les yeux rouges, et madame G. : tout est fini. Quelle tape! Je ne pensais pas alors qu’un an plus tard, je serais en Argonne.

Bonne journée, d’ailleurs, en dehors de ces tristes rappels du passé. Je l’ai passée à visiter les divers postes que nous desservons : Baudet, Granier et Leroy. Je suis parti ce matin pour Baudot, avec la relève des téléphonistes, qui vont y passer huit jours. Nous avons copieusement pataugé dans la boue, suivi un ravin dans lequel des fantassins faisaient des écoles à feu avec des mitrailleuses et des fusils mitrailleurs de nouveau modèle. Nous sommes passés au P.C. du groupe, où j’ai retrouvé Noal, qui est cabot téléphoniste à 114 poste central, avec Compayron. J’ai dit bonjour à Puisais en passant et je suis monté à Baudot.  Nous avons eu une discussion avec 114 à propos d'un volet qui ne voulait pas se déclencher, qui tout d’un coup se déclenche quand on y est ou qu’on met 2 magnétos. C’est louche et je crois que ces messieurs calent un peu leur volet pour n’être pas dérangés. C’est très joli pour eux, mais pendant ce temps, les camarades courent sur la ligne pour voir si elle n’est pas coupée.

À Baudot, on est au P.C. du colonel du 96 d'infanterie. Très tranquille d’ailleurs, et à 1000 mètres des lignes, environ. C’est dire qu’on peut aller et venir librement. Il y a une chapelle dans ce camp là. Là, j’ai attendu Torro, le cabot téléphoniste, qui est venu chercher sa soupe, et je suis reparti avec lui pour le poste de Granier. Là, ce n’est plus à l'arrière ; on est en 2° ligne et l’endroit est marmité. Aussi pour y aller, on prend un boyau qui vous balade pendant 1500 mètres environ, à travers les blockaus, les postes de secours, les postes des coureurs, que sais je encore ? et qui passe sous des réseaux de fil de fer plus ou moins barbelés. Puis, tout d’un coup, le boyau tourne, et l’on trouve devant soi un escalier qui s’engage dans un trou noir ; on descend, on tourne, on voit une porte éclairée, avec téléphone écrit dessus, et les foudres de l’emploi peintes sur le verre ; on entre ; on est arrivé. Le poste est à huit mètres sous terre, éclairé à l’électricité. Il y a là un maréchal des logis observateur; c’est Raynal, de la 3° pièce qui y est en ce moment ; et un téléphoniste qui était Torro, le brigadier. Le poste est éclairé à l’électricité, et il y a ordre d’y rester continuellement, à cause du marmitage possible. C’est là que j’ai déjeuné avec les artilleurs. Car il y a à côté les téléphonistes de l'infanterie ; ils appartenaient au 96, 3° bataillon, je crois. On fait d’ailleurs bon ménage. Ce serait difficile d’y vivre, si l’on se disputait. Il parait que c’est le capitaine Azaïs qui commande le bataillon en ce moment. Ça n’a pas l’air de beaucoup enchanter les gens, car il barde beaucoup, parait il. J’ai hésité à l’aller voir ; mais ne le connaissant que très peu, j’ai préféré m’abstenir, car on ne sait jamais trop comment on sera reçu.

En sortant de là, j’ai assisté au commencement du marmitage. Il y a même une bombe qui est venue éclater dans un rayon de 500 mètres. C’est assez cocasse comme impression. Les crapouillots étaient tout près, et on les entendait remarquablement. Je suis retoumé à Baudot, par le boyau, sans m’égarer, ce que je craignais un peu, à cause des embranchements qui sont nombreux. Là j’ai pris le rabiot de café pour le porter au 138, que nous occupons ici, et j’ai filé rejoindre 114, ou j’ai trouvé G. Leenhardt, avec lequel j ’ai assez longuement causé. C’est un plaisir bien grand de trouver quelqu’un avec qui causer un peu raisonnablement. Il est actuellement l’objet d’une proposition de citation avec un chic motif : malgré une blessure, a continué à assurer son service. Mais ce qui est remarquable, c’est qu’il n’a pas été blessé. Il a seulement été couvert de terre par l’explosion d’une bombe boche. Il est certain que dans ces conditions, la citation est moins glorieuse, mais comme il l’avait bien méritée en d’autres circonstances, ça va bien. J ’ai aussi revu Puisais et Compeyron. De là, j’ai pris le boyau de Lorraine, et je suis arrivé sans encombres aucunes à Leroy, P.C. du colonel du 81. Là, j’ai trouvé des poilus de la 9°, qui venaient de relever les téléphonistes de 1a 7°. Pas mal installé, le poste, mais très sombre. C’est le moins bien de ceux que nous avons. Il est à 800 mètres des 1° lignes, environ, donc pas loin des boches, puisque les postes d’écoute sont à 25 mètres les uns des autres à certains endroits. Puis je suis revenu ici. Rencontré l’abbé Sahut dans le cantonnement du 81. En revenant, pétarade d’artillerie. Une batterie tirait au moment où je passais dans le ravin des 7 fontaines, tout près, quoique je ne l’ai pas vue et ses obus passaient en chantant au dessus de ma tête, haut, puisqu'il ne faut pas écrêter et que moi j’étais au fond ; les 1° instants sont désagréables, franchement, puis au bout de 10 minutes, c’est tout juste si l’on cligne des yeux au ping sec et cassant du départ. Arrivé tout crotté. En mon honneur, je pense, une batterie qui est à la Chalade s’est mise à tirer pour rouspéter contre quelques obus qui sont tombés sur le village. ça faisait un chahut qui me cassait les oreilles, mais ce n’est pas grand chose. Je voudrais savoir quelle impression font les obus quand ils tombent dans le voisinage.

Je le saurai sans doute bientôt, car il parait que nous allons déménager le 19. Nous irions selon les uns un peu sur la droite de Vauquois au bois de Malancourt, à 4 km du secteur de Verdun, pas loin de la cote 304. Ils se sont royalement canonnés de ce côté là, l’autre jour. Un roulement ininterrompu pendant plus de 24 heures. Il parait que notre futur secteur est tranquille, mais embêtant au point de vue téléphonique, car la moitié des lignes serait encore aérienne. Il faudrait les enterrer, et nous allons chauffer le manche de la pelle et de la pioche.  Cela va faire qq. jours désagréables à passer. Enfin nous verrons quand nous y serons, et à la grâce de Dieu. Après tout, on ne partira peut être pas.

15 Dec. Aujourd’ hui, la division nous a téléphoné une bonne nouvelle : les boches ont reçu une pile à Verdun, ce matin. En effet, nous avons entendu dans la matinée une canonnade très violente, mais courte de ce côté. Nous avons pris le village de Vacheranville, sur la rive droite de la Meuse, fait 4000 prisonniers et capturé un matériel considérable. Il parait que l’on a pris 4 villages, points cotés ou redoutes importantes et que l’on a avancé de 6 km, mais cela est moins certain et moins officiel. Il y a réaction de notre côté. À 12 heures environ, ils ont bombardé La Chalade, juste derrière nous. C’était paraît-il des canons autrichiens, de gros calibre, des 130 je crois. En tous cas, leur effet est respectable. Je regardais la Chalade, je voyais une maison devant moi, à 400 mètres environ. Tout d’un coup, j’entends zzzz, et voila la moitié d’un des murs qui s’effondre ; après un boum assez violent que l’écho prolonge dans la vallée d’une manière bizarre. Le bombardement, intermittent cet après midi, continue encore à l’heure actuelle. J’entends encore en ce moment éclater les obus sur le village.

Demain, je monte à Garnier avec le mal. des logis Lapierre, de la 2° pièce, pour faire la liaison avec l’infanterie. Je ne pense pas que nous y restions bien longtemps, étant donné que nous sommes relevés ici par le 9° probablement. Leur batterie passe qq. jours au repos, puis se transportera à qq . km sur la droite, une quinzaine. Nous restons donc dans un secteur tranquille. Nous devons arriver à nos nouvelles positions le 21. Savoir si on sera aussi bien qu’ici. Pour moi, je le souhaite, sans beaucoup l’espérer. Hier, il m’est arrivé une aventure cocasse qui m’a mis fort en colère sur le moment. Avant hier soir, j’avais écrit à maman et à Georges et mis la lettre dans la boîte qui se trouve justement dans notre cagna. Pendant la nuit un rat s’est introduit dans la dite boite et a grignoté un certain nombre de lettres. Il a goûté celle de maman, y faisant en son centre un trou ellipsoïdal, et il a complètement boulotté celle de Georges dont je n’ai rien retrouvé! J’étais furieux. Il y en a trop, de ces sales rats, d’ailleurs. L’autre jour l’un s’est promené sur ma figure, pendant la nuit. Tous les soirs ils nous font dégringoler des cailloux sur la tête et se battent comme des enragés, et même aujourd’hui, ils couraient en plein jour dans le cantonnement, liberté que certains d’entre eux ont payé de leur vie, d’ailleurs.

J’oubliais de noter que l’attaque de Verdun a été une véritable surprise, qui a eu lieu par un bien mauvais temps. Je pense que c’est pour l'inauguration du commandement en chef du général Nivelle et pour répondre à l’invitation de paix lancée avant hier. En tous cas le moral des hommes en est tout ragaillardi, ce qui ne lui fait pas de mal, car en bons Français, ils aiment que ça remue, sans quoi les chefs sont incapables.

16 Dec Voici la journée passée à Gamier. J’ai un peu de migraine et froid aux pieds, ce qui n’a rien d’étonnant, étant donné que nous sommes dans une sorte de cave, à 8 mètres sous terre et que j’ai pas mal pataugé dans la boue pour venir ici. Nous sommes quatre, l'électricité nous éclaire et nous chauffe, on boit, on mange, on fume céans, il y a des visites, et l’on est pas aéré ; l’air est donc lourd et peu agréable.

Ce matin, nous avons eu un réveil en fanfare, d’un genre nouveau, pour moi du moins.  Vers les 5 heures, une mine s’éclate ; je ne l’ai pas entendue, mais bien le téléphone drr drr. Je pense que c’est le sondage de la nuit qui nous arrive, mais non, alerte. Vite aux sonnettes et l’homme de garde fait partir les premiers coups. Après quoi, le tir a continué, sans changement de hausse, avec une augmentation de 5 .On tirait 1 coup toutes les 3 minutes, et 60 coups. Ça a pris un moment, pendant lequel j’ai roulé nos couvertures et j’ai fini de m’équiper pour monter ici. Je suis parti chargé comme un baudet. Lapierre a voulu prendre un raccourci qui, à mon avis grimpe terriblement et ne raccourcit guère. La neige s’est mise à tomber ; il s’est égaré, moi avec, et nous sommes allés donner dans des réseaux de fil de fer d’où nous ne savions trop comment sortir. Heureusement, nous avons fini par retrouver le chemin. Arrivés ici crottés et mouillés. Puis je vais à Baudot chercher la soupe. Là, je trouve l'aspirant Foch encore crotté et tout ému d’avoir failli se faire rectifier la figure par un gros obus qui est tombé à 5 mètres de lui et d’un sous lieutenant du 45 e, Crapouillot. Ils n’ont eu que le temps de sauter dans le boyau et ont été couverts de boue.

De mon côté, j’ai enfin fait un peu connaissance avec les obus boches. On nous en a tiré 3 depuis ce matin à la batterie des 77, et l’un d’eux n’a pas éclaté bien loin. En outre, ce soir on bombarde un peu par ici. On entend des boum boum à chaque instant ; mais je n’ai pas encore vu un gros pétard venir en faire dans mon voisinage immédiat. En voila un qui vient de sauter pas bien loin, car le coup était très net.

L’attaque sur Verdun donne bien : plusieurs villages repris, 7500 prisonniers, du matériel, 3 km en profondeur, 10 de largeur. Ça va bien. Pourvu que ça continue !

17 Dec. Toujours dans mon trou. Ce n'est pas d’une gaieté folle, mais il fait assez chaud là dedans. Ce matin, j’ai été réveillé par l'explosion d’un camouflet, qui a tout fait trembler et nous a donné une forte tape. Impression de tremblement de terre ce qui n’a n'en d’étonnant, puisque nous ne sommes qu’à 550 mètres des boches. Ça fait une drôle d’impression de penser qu’à l kil. de moi, dans un abri analogue, il ya peut être un cabot téléphoniste boche en liaison avec l’infanterie, qui écrit peut être qq. notes en ce moment lui aussi. Être si près et avoir envie de lui casser sa sale gueule! Je vais être relevé tout à l’heure. Lapierre reste jusqu’à demain. À part ça, R.A.S.

Ce matin, j’ai assisté à la messe, dans une sorte de casemate entre deux tunnels, dont l’un mène au P.C., où je suis aux premières lignes, à 8 mètres sous terre, toujours, quelques fois plus. C’était une sorte de salle carrée, qui doit vaguement servir à l’ambulance, car il y avait 2 ou 3 brancards dans un coin, et ils servaient de vestiaire. L‘autel tout petit, de même modèle que celui qui sert à l’échelon. Il y avait 3 prêtres soldats. L’un officiait, les deux autres servaient la messe. Et ces enfants de chœur pas jeunes, en uniforme, avec leur boite à masque pendue au ceinturon faisaient un drôle d’effet. Nous n’étions que 3 laïques. Pas très fervents, au 96° d’infanterie.

Brouillard, mauvais temps.C’est tout.

20 Dec. En ce moment, on assiste au concert. Les écouteurs sont entre les mains, et au poste de la division, on fait marcher les phonographes. Nous en profitons, à gaver les écouteurs. A la guerre comme à la guerre !

Pol.. a la parole en ce moment.  Je n’entends plus, car il ne chante pas fort. Je continue en voyant les autres se tordre. C’est tout de même épatant qu’on puisse profiter d’un phonographe à 12 km de distance !

J’ai donc quitté mon trou dimanche dans la journée, étant relevé par un téléphoniste du 9°. J’ai regagné la batterie, chargé comme un baudet, et j’ai une chaleur de tous les diables.

J ’ai même perdu mon cache-nez en route et je le regrette bien, car il fait un froid épouvantable. Même à midi la température n’atteint pas 0.

Dans la matinée de lundi, après une nuit des moins confortables, passée sur un treillis de fil de fer dont je n’étais séparé que par une toile de tente et ma peau de mouton, ce qui manquait un peu de moelleux. Où est le temps ou je chantais avec les Cottin:

Dormir sous les étoiles
sur une peau d’agneau
ça vaut mieux qu’des draps de toile
qui vous grattent la peau !

Vraiment, aujourd’hui, je pense que les draps de toile ont du bon et qu’ils valent mieux que toutes les peaux de mouton ou d’agneau du monde. Quant à dormir sous les étoiles, surtout par cette température, voilà longtemps que j’en suis revenu. Je reprends ma phrase abandonnée : après une nuit des moins confortables, nous sommes rentrés à l’échelon, 3 pointeurs, un téléphoniste relevé de Baudot et moi, dans un fourgon sans ressorts, et toutes les fois que, malgré le règlement qui veut que l’on marche au pas, nous allions au trot, nos casques branlaient sur nos têtes d’une façon des plus inquiétantes pour leur stabilité. Ici,on m’a logé dans la chambre du téléphone, où je suis des mieux installés sans avoir rien à faire, ce qui fait que les journées sont un peu longuettes. Mais pour nous distraire, le lt. nous a passés en revue ce soir pour voir si nous étions bien équipés avant de remonter à la nouvelle position, où nous devons aller le 25, paraît-il.

Cette nouvelle position se trouve paraît-il en face d’Avocourt, entre Vauquois et la côte 304, sur les confins du secteur de Verdun, dans la forêt de Hesse. Il parait que ce secteur est cependant le voisinage, tout ce qu’il y a de calme. Nous verrons quand nous y serons.

Je ne sais si j’y irai en qualité de téléphoniste, ou autrement, mais je ferai tout mon possible pour rester à la batterie de tir et ne pas revenir à ce sacré échelon où l’on s’enchrome à 100 sous de l’heure. Tant qu’à être en surplus, je préfère l’être là-bas qu’ici, car du moins on a la paix, et si je dois en outre donner l’exemple aux autres, en montant là où il se pourrait qu’il y eût un tantinet de danger, que ce soit téléphoniste, agent de liaison ou éclaireur, ce sont les postes qui me conviennent. Je l’expliquerai au lieutenant et peut être pourra-t-il me satisfaire.

Reçu hier une carte de G. de M....n. Très gêné pour répondre à cette carte. Après avoir longuement réfléchi, j’ai répondu par un mot sur une carte de visite, très impersonnel et un peu froid? Espérons que ça en restera là, car j’ai autre chose dans la tête. Si elle avait voulu, il y a 4 mois, oui ; maintenant, zut, c’est trop tard. Reçu aussi une lettre de 4 pages de O.S. très gentille, trop gentille peut être, car je craindrais d’y laisser qq. feuilles de mon artichaut. Ça me plairait beaucoup, tant pour elle qui est charmante que pour la famille directe. Mais il y a toute la cousinade et le nerf le fameux nerf, qui lui manque encore plus qu’à moi. Ce serait une sottise, mais une sottise agréable , j’en conviens.

Aperçu 2 avions de chasse aujourd’hui. C’est la seule chose remarquable de ces 3 jours.

23 Dec. Nous voici arrivés à notre nouvelle position, tout près du fameux Vauquois dont on a tant parlé l’an demier. Le village n’existe plus paraît-il, et l’on ne peut même pas reconnaître l’emplacement des maisons, tout juste celui de l'église, où il y a un gros chêne qui a été rasé par les mitrailleuses. Mais je ne rapporte là que des on-dit, car je n’ai encore fait qu’apercevoir la butte de Vauquois, dont nous avons une moitié et les boches l’autre. C’est très embêtant, car la route est vue, pour venir à la batterie et si l’on se promène dessus, on risque de recevoir des coups de mitrailleuses ou de canon. Ce soir, en allant reconnaître la ligne téléphonique de Florimond, nous sommes passés sur la route de Revilly, cette fameuse route marmitée et nous avons entendu passer quelques gros frères destinés au village de Revilly.

Pour venir, nous avons pris un autre chemin, par la route de Croix de Pierre au P.C. qui a été bombardé avant-hier et par un cimetière militaire, sur la porte duquel était l'inévitable : ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie. Assez bien décoré, ce cimetière, avec des petits travaux en rondins ou en planches, même des couronnes et des fleurs en grand nombre; mais si seul et si triste! Je n’aimerais pas y rester.

Plus loin, la route se gâte tout à fait; on marche dans une gadouille innomable. On s’arrête, le lt. nous donne ses instructions. Le cheval de Foch en profite pour se rouler par terre, dans la boue, au grand détriment des bottes de son cavalier. On repart, avec de la boue jusqu’aux genoux des chevaux, c’est abominable. Il vaudrait mieux être monté de nuit par l’autre route.

J'avais une sale carne, le cheval de Torro, le brig. téléph. titulaire qui part demain en permission? Aussi déplaisant l’un que l’autre. Ce matin pour me hisser sur le dos de cet animal, j’ai eu beaucoup de peine. J’ai un peu perdu ma souplesse d’antan, et j’étais chargé comme un âne, avec tout ce fourbi de masque, manteau, imperméable, musette, révolver; et les couvertures derrière la selle, et le sabre, et les sacoches devant, et la selle qui tournait, et le bourrin qui en faisait autant! Il a fallu que Noual prenne le cheval par la figure, que Torro me tienne par l’étrier et que je ne sais qui me pousse par le fond de ma culotte. Quel ouf j’ai poussé quand j’ai été en selle ; mais n’en voilà -t-il pas une autre? Ma rosse se cabre, rue, tourne, se défend, me fait les 119 coups. Enfin j’arrive au rassemblement, et l’on part.

Ce soir, je suis assez flafla. J’ ai pas mal couru sur la ligne aujourd’hui. J ’attends que la batterie arrive pour voir s’il y a des lettres et aller me coucher. C’est le plus sage.

Lundi 25 Dec . Voilà Noël. Il est Ohl/2, et je suis de garde au téléphone, attendant un message ou un ordre tout ce qu’il y a de plus problématique, et voilà. L’emploi n’est donc pas très fatigant, mais seulement embêtant, car se lever de minuit et demi à deux heures et demi est un sport qui n’a vraiment rien de bien rigolo ; et puis c’est une drôle d’occupation pour Noël. En ce moment, à Montpellier, toute la maison est à la messe, s’il n’y a pas de malades ; moi aussi, j’aurais bien voulu y aller, mais la chapelle la plus proche que je connaisse est celle de l’échelon, à 8 ou l0 km. d’ici, et avec des torrents de boue entre elle et nous, et aussi le service. Hier, j’ai dû manquer la messe, aujourd’hui encore ; peut être dimanche pourrai je l’avoir, si je suis avec l’Infanterie et qu’elle ait un aumônier. Là bas, chez nous, les églises pleines de monde plus ou moins fervent, de lumières et de chants, plus ou moins agréables et de musique. Ici, je suis seul éveillé ; mes trois camarades dorment sinon du sommeil du juste, du moins de celui de l’homme fatigué, et leur respiration ronflante est la seule musique que j’entende ; et les lumières se bornent à une lampe tempête, à moitié baissée, pour ne pas empêcher les autres de dormir. Jolie nuit de Noël! Et personne tout à l’heure avec qui échanger qq. «joyeux Noël» sincères. Quand ils rentreront à la maison, pour boire le traditionnel chocolat vanillé, avec des brioches et un peu de foie gras, je réveillonnerai de mon côté, avec un morceau de pain et un peu de certain pâté que la vieille Marie m’a confectionné pour cela. Ce sera très gai.

Avant-hier, je souhaitais aller me coucher le plus tôt possible ; il n’y a pas eu moyen. Les voitures de la batterie se sont amenées au milieu d’une boue sans nom ; on y a laissé un cheval de la 3° pièce, qui pris de coliques s’y est couché et n’a pas pu se relever. On a dû l’achever hier matin. Chacun courait après ses paquets. J ’ai fait comme chacun, mais n’ai pu arriver à mettre la main sur mon bissac, ce digne Poiré ayant oublié dans quel avant train il l’avait placé. Mon bissac est donc retoumé à l’échelon, et je ne l’ai pas encore, malgré toutes mes demandes aux camarades de là bas. C’est très embêtant, car j’ai mon linge, mes souliers, mon rasoir et qq. petites choses en outre dedans. Enfin, ce n’est pas la peine de s’en faire pour si peu. Nous avons ensuite déchargé la caisse téléphonique et celle de l'éclairage. Ce n’est pas un petit travail bien commode tant s’en faut, et c’est très lourd. Enfin, nous sommes allés nous coucher. Ici, les cagnas sont complètement souterraines et comme le sol est très humide, ces cagnas ne sont pas précisément sèches. L’eau dégoulinait de partout ; dans mon lit, malgré mon imperméable que j’avais étalé au dessus de moi, j’étais arrosé un peu aux pieds et à la tête ; j’avais paré à cela par ma peau de mouton et mon manteau, que j’avais tiré sur ma pauvre Caboche ; c’est alors que je me suis aperçu de mon 3° ennemi : une gouttière placée je ne sais où ni comment qui transformait mon lit en baignoire par le milieu. Je me suis réveillé tout trempé, des reins au milieu des jambes et bien mal à mon aise après un semblable bain de siège. J ’ai passé le reste de la nuit à chercher un moyen d’éviter toute cette eau, sans y parvenir. Ce qui me consolait, c’est que les autres en faisaient autant.

La matinée s’est passée à remplacer les appareils de la 2° cie que nous relevons par les nôtres, à courir de droite et de gauche, enfin à nous installer. C’a été tout notre programme de la journée. Après déjeuner, visite d’avions boches, qui ont lâché des ballonnets et qui ont été copieusement bombardés ; quelques culots et des éclats sont encore venus tomber dans nos environs. Un de nos aéros s’est aussi fait canarder sans résultat. Puis, nous, nous avons été marmités, par du l50. 0n entend le coup, puis l’obus qui s’amène à grand fracas ; on dirait un chien qui hurle. Puis on entend un .... assez fort, et des éclats qui partent dans tous les sens.  La batterie a été encadrée, et rien n’est tombé dedans ; donc pas d’accident. Ceux de la 2° ont enfin quitté le téléphone, nous avons pu prendre leur place. C’est très humide, mais sec en comparaison de notre cagna de la nuit dernière. Il n’y a pas de porte, ce qui est un peu frisquet, car nous n’avons que deux toiles de tente faisant fonction de portière, une à l’escalier donnant dehors, l’autre au couloir menant chez le lt. On est par exemple tout à fait en sécurité, tant nous sommes profondément ; on descend au moins de 3 ou 4 mètres, et nous sommes à flanc de coteau. L’escalier est ennuyeux, car il glisse et il pleut dedans. Le poste est à peu près exempt de gouttières, mais il est tout petit : 4m50 sur 2,environ et nous logeons 4 là dedans!  Pas le grand confort, mais c’est mieux que rien.

26 Dec. Me voici de nouveau de garde au téléphone. Il n’est pas tout à fait quatre heures du matin, et à 3h20 Torro m’a réveillé en me disant qu’il était 3hl/2. Puis il s’est débiné. C’est un sale procédé, car il me donne ¼ d’heure de garde de rabiot, ce dont je me serais bien dispensé.  Hier soir, les 2 petits jeunes étaient bien fatigués : l’un avait été 2 fois à la Maize (?) dans la journée, l’autre une fois et doit y retourner ce matin. Alors ils ne prennent pas la garde cette nuit, et c’est nous autres Torro, Salomode et moi qui assurons le service. Pauvres Castors !  D’où leur vient ce surnom? On vient de me demander de ce fameux 314, la Maize, le compte rendu de la nuit. Réponse facile : néant. Je ne sais donc d’où leur vient ce nom de Castor.  L’un d’eux, Frécou, est de la classe 16.11, est du Vivarais pas très grand, maigre ; il est plus ou moins mécanicien de son état, et très gentil garçon ; malgré ses fréquentes engueulades avec Poiré, l’autre Castor, ils sont amis comme cochons. Poiré, lui, est d’Hazebrouck. Quand il a dit : J’n’en peux pas, tout est fini. Il a un tort, pour un téléphoniste, c’est de s’affoler un peu devant les difficultés des communications et devant toutes les ficelles qui pendent aux tableaux, cela tient à ce qu’il est jeune encore :classe l7. Il est assez grand, gras, avec une honnête figure toute ronde. Il «fréquente avec» une jeune fille belge réfugiée chez lui et est catholique. Il m’a raconté hier les élections de .... à Hazebrouck, ce qui n’était pas sans aucun intérêt. Enfin, un brave petit chtimi. Torro, le brig. téléphoniste en fonction est un Catalan de Perpignan, et même un Catalan de la sale espèce, je crois. Il m’a l’air assez faux et grincheux. Il a d’ailleurs l’air de s’entendre assez à ses fonctions. Petit, lui aussi, assez maigre, une figure en lame de couteau, des cheveux noirs, noirs et longs. Il a un peu l’air d’un maque. Quant à Salomode, il est de l’Aveyron, et marchand de bestiaux. C’est notre ainé à tous, car il a 34 ou 35 ans ; il est marié et père de famille ; ni grand ni petit, ni gras ni maigre, mais plutôt gras, une assez bonne tête et plutôt tout à fait sympathique. Comme téléphoniste, nous avons encore Caumel, actuellement en permission pour se marier, et qui rentre demain ou après demain. Huc, actuellement en ligne, et Privat qui est là seulement depuis hier et qui ressemble à un petit rat ; il est monté en ligne hier matin, et je n’ai donc pu beaucoup le regarder. Il y a aussi Caloni, un autre Catalan. Il a une tête d’affiche pour le Banyuls ou Vemet les bains tant il a la tête de son pays. Gueulard, il se promène dans la batterie en hurlant, et en appelant tout le monde :Hé l'voyageur. Dans le civil il est douanier à Cette.  C’est un ancien marin passé je ne sais comment dans l’artillerie. Il a été rappelé dans la marine il y a eu 8 jours dimanche, mais c’était par erreur. Je ne sais s’il reviendra avec nous ?  J ’espère un peu , tout bas, que non. Il fait trop de vacarme.

A part ça, R.A.S. pour la journée d’hier. Je n’ai pas encore pu remettre la main sur mon bissac. Mais il parait qu’il se trouve à 800 mètres d’ici, à l’échelon avancé. J’ irai voir dans la matinée si je le trouve.Ca me ferait bien plaisir, car j’ai un intense besoin de me raser et de changer de linge ; il me semble que je me sens sur tout le corps des chatouillements annonciateurs. Horreur! Mais ce ne serait pas la peine de s’en faire pour si peu, ou pour tant d’insectes. D’ailleurs je ne crois pas en avoir.

Et demain, c’est le mariage de Pierre S. Depuis la lettre de sa sœur Odette, j’oublie un peu la maternelle Idée, qui pour moi a seulement, jusqu’à présent, le tort d’être une Idée, alors que l’autre est une charmante réalité. Je ne sais où va mon cœur. . Joli titre de valse. Qui vivra verra.

Jeudi 28 Dec. Oui, qui vivra verra, et verra beaucoup de choses. Pour le moment, et pour liquider de suite le sujet que je traitais mardi en terminant, mon coeur est tout plein d’elle, ou presque et je trouve l’idée bien maigre. Comme disait le divin Joachim : «Pour moi qui plus terrestre suis -- Et n’ayme rien que ce qu’aymer je puy», je préfère à la maternelle Idée les rondeurs de la petite O. L’autre a un peu l’air d’une Vierge de Primitif avec cependant un petit air moderne tout à fait gentil. O. est une femme avec laquelle je m’entends, mais tout cela changera peut être un jour ou l’autre. La stabilité en amour et moi nous ne nous sommes connus qu’une fois, et qui a été fâcheuse. Alors nous verrons plus tard à ma permission. Cette excellente permission! Quand je songe à elle, c’est avec un trefouliment dins lou cor, comme parle l’ami Arnavieille, et il me semble que ce sera un temps béni, où je pourrai me laver tous les jours et ôter mes culottes tous les soirs. Quand je pense que je ne me suis déshabillé qu’une fois, pour prendre une douche, depuis le 14 novembre dernier ! Mais bah ! on s’y fait , on se fait à tout, comme disait la bonne femme à son mari qui craignait d’aller en enfer. Oui, c’est la seule espérance du poilu, la permission, et c’est pourquoi le front n’est pas un enfer.  C'est un assez rude purgatoire comme cela: vivre avec une quantité de gens qui disent tout, mais là tout, depuis la quantité de ce que Cambronne disait à Waterloo qu’ils ont produite jusqu’à l’impression qu’ils ont eue pendant leur nuit de noces, ou leurs nuits de noces et celle qu’ils ont eu en se grattant leurs poux ou en se masturbant, vivre sans aucune autre idée que de boire, manger, dormir et recevoir des lettres ou un colis et ne pas manquer de cigarettes, cela n’a n'en de follichon, tant s’en faut. Où sont mes chers Albigeois, et mon vieux Simon de Montfort, et son fils Amaury et son frère Guy? où sont mes Raymond de Toulouse et mes rois d’Aragon? et mon pauvre dom Vaissette? Hélas, il me faudrait le chariot de batterie pour transporter tout cela, et jamais on ne voudrait me le donner pour cet usage. J ’en suis réduit à me plonger dans de passionnantes lectures dans la feuille littéraire. J’ai déjà lu la marquise de Brinvilliers et j’ai pu constater que ce digne Dumas n’avait guère l’idée de ce qu’était la Bastille. On voit bien que Brentano n’était pas encore né! J’ai lu Messieurs les ronds de cuir; j’ai lu l’oncle Barbasson. J’ ai lu l’oncle Benjamin, ça, c’est absolument idiot; j’ai lu... je ne sais plus quoi. En ce moment, je lis la guerre dans les airs et je constate que ce brave Wells n’a qu’une idée approximative sur la manière dont on se sert d’un canon. Avec les canons de son bouquin, on met dans les ballons en mouvement et dans les avions à tous les coups. Il suffit d’avoir vu tirer sur une saucisse pour se rendre compte de l’inanité de ces histoires.  Malgré ces erreurs et quelques autres, et des déclamations ennuyeuses, la chose n’est pas embêtante, tant s’en faut. Au contraire, j’ai même de l’agrément à le lire, ce qui m’étonne car je n’aime généralement pas beaucoup les romans anglais, parce qu’ils sont trop longs. Sauf Kipling, qui frise l’esprit latin tout en restant infiniment britannique, ces braves alliés m’embêtent en général d’une manière prodigieuse.

À part ça, pas grand—chose à signaler. Pluie et brouillard, avec éclaircie de gelée avant-hier, une belle gelée qui nous a dispensés de patauger pendant une journée entière. C’était bien agréable. Par contre, nous nous sommes rattrapés aujourd’hui. Avant hier et hier, j’ai passé mon temps à l’ancien poste 322, position abandonnée aujourd’hui et autrefois occupée par la 8°, à rechercher une ligne sous plomb qui la relierait à 314. Je n’ai trouvé qu’une ligne enterrée allant du central au P.C. et beaucoup de fiches en terre. J'ai aussi trouvé quelques culots d’obus qui ne sont point mal et que j’ai mis de côté pour les emporter à la maison, si nous sommes encore à la position quand j’irai en permission au mois de Février. J’ai été un peu marmité là bas, avant-hier matin .Le temps était clair et tout le monde en profitait pour envoyer des dégelées d’obus sur le nez de celui qui était en face. Sans compter que les aéros boches sont venus nous faire une visite ; résultats : quatre obus dans les environs de la ....  position de la 8, dont les éclats sont venus s’abattre tout à mon entour, un culot d’obus tiré contre un avion boche tombé sur notre cagna et un éclat d’un autre devant la porte de notre salle à manger, juste entre les pieds du digne Poiré, qui en a été estomaqué et qui a poussé un M. retentissant à cette occasion.

Hier matin, le lt nous a prévenus qu’on prendrait des mesures très sévères contre ceux qui rentraient en retard de permission ; 15 jours de prison au minimum, et le temps de la punition passé à un peloton spécial du 12° d’infanterie en première ligne pour effectuer les travaux pénibles et dangereux, comme pose de fil de fer, etc, et sans vin ni gnole.

Ce matin, j’ai été à Forimond, puis à 117, le central du 2° groupe. Je suis passé par Neuvilly, village que les boches bombardent de temps à autre .Tout y est démoli ; pas une maison n’est intacte. Il ya là du travail pour les maçons, charpentiers et toute la corporation du bâtiment. La voilà bien, la reprise des affaires !

Voilà la dernière journée de l’année. Que Dieu fasse que dans un an je sois revenu à la maison, à mon droit et à mes Albigeois. Il y en a marre comme cela. On ne s’ennuie pas pourtant, on a toujours qq. chose à faire. Ce matin, il m’a fallu procéder au raccommodage de mon imperméable, qui avait un énorme accroc, résultat d’une promenade de nuit à la 9°, où j'étais allé conduire l’adjudant qui montait au P.O. 305. J’ai failli me casser la figure en redescendant, mais ça, ça n’est rien. Ce qui m’a ennuyé, c’est de m’être accroché à une ronce artificielle et d’avoir endommagé un magnifique imperméable bleu horizon, de 39 francs.  Cependant, ce n’est pas la peine de s’en faire, puisque j’ai pu rafistoler la chose. Ensuite déjeuner. Puis, comme il pleut, les lignes marchent mal. Il y a beaucoup de pertes dans l’air trop humide et d’ailleurs les lignes ne sont pas en trop bon état. Et elles se croisent assez souvent, ce qui peut être cause de phénomènes d’induction tout à fait ennuyeux. Comme nous n’entendions pas les appels de 314 j’ai été sur la ligne avec Salomode. Rien d’anormal, la ligne tout le temps en l’air mais par terre! Quelle gadouille! Sans compter que l’Aire a débordé, et recouvert une île, une passerelle et la moitié d’une autre. Nous avons dû nous y arrêter après avoir passablement pataugé. De retour ici, on bricole un peu de droite et de gauche, je lis le journal d’hier, j’écris une lettre; puis dîner ; arrivée du courrier. Je commence à lire ; zim : appel au téléphone, message chiffré que nous prenons avec grand soin et que l’on va porter au lt avec le sondage de la journée ; je recommence ma lecture, et le lt arrive disant qu’il ne comprend rien au message, et il le redemande au capitaine Morgain, qui le lui repasse, en ajoutant qu’il avait du y apporter des modifications, son aspirant s’étant trompé dans la rédaction. Cela nous a évité l’engueulade. Il a d’ailleurs été très gentil, le lt ce soir. Il est venu constater que les appareils ne voulaient pas marcher, et nous a annoncé une mine pour demain ?

Ce matin 6h½. La 4° pièce fera un tir de protection, et voilà tout. J’aimerais voir la crête de Vauquois quand ça sautera, mais je serai encore au dodo très occupé à roupiller car c’est ce que l’on peut faire le moins bien ici, à cause de cette garde de nuit. Après quoi je suis reparti sur la ligne de 320 qui ne marche pas, avec Frécou. Rien trouvé d’anormal. Ce doit être leur appareil qui bat la breloque, comme le nôtre, que nous avons du changer. Du diable si on peut comprendre qq. chose à ces sacrées mécaniques qui marchent très bien, puis ne veulent rien savoir l0 minutes après et repartent sans plus de raison à un autre moment. Il n’y a qu’à changer l’appareil. C’est ce que nous avons fait. Peut être notre gros voudra-t-il remarcher demain ; sinon, il faudra lui demander un remplaçant.

Il paraît qu’il y aurait du nouveau place Pétrarque, m’écrit Maman. Est ce que cette brave Madeleine, se marierait? Quant à l’Idée, elle devient diaphane. Non, ça c’est trop, je vais réclamer. Il faudrait au moins qu’elle se nourisse. J’aime les Idées, soit, mais pas trop transparentes.

Mardi 2 Janvier 1917 Et ça continue ! dire qu’on s’amuse à la folie serait évidemment un gros mensonge, mais dire que l’on s’ennuie en serait un aussi ; il n’y a pas le temps de se livrer à cette occupation de luxe qui est s’ennuyer. Il y a toujours qq. chose à faire à droite ou à gauche. Avant hier, la ligne 320 ne marchait pas. Nous avons examiné nos appareils, rien de détraqué. À 320, ils disaient que tout allait à merveille; alors , nous sommes partis sur la ligne, Ferou et moi ; nous avons trouvé qq. petits décapages (décalages?), mais rien de sérieux. Nous avons réparé ; ça ne marchait toujours pas. À la fin, hier matin, nous avons démoli une planche, derrière laquelle passaient les fils ; nous y avons trouvé une pagaye formidable, tous les fils enchevêtrés et trempés. Nous les avons changés ; nous avons réarrangé l’arrivée des lignes aux tableaux. Ça ne marchait pas plus. Puis tout d’un coup, nous nous sommes retrouvés en communication ; 320 s’était décidé à changer ses appareils, et tout allait. Quelles brutes!  Avoir mis deux jours à faire ce qu’on leur disait et nous avoir donné tant de mal!

Aujourd’hui, 3° piqure de vaccination antithyphoïdique. Je n’en ressens rien, et pourtant j’ai travaillé plusieurs heures dans un boyau à relever les lignes 305 et306 qui traînaient par terre. C’est extrêmement amusant, de planter des petits piquets dans la paroi d’un boyau et d’y accrocher des fils téléphoniques. Enfin, ça vaut toujours mieux que de dire du mal du prochain. Après quoi, je n’ai pas fait grand’chose. J’ai écrit, j’ai lu un peu Armance, de Stendhal, j’ai mangé, j’ai pris la garde, et voici que j’attends minuit pour réveiller Frécou.

Nous avons passé un jour de l’an pas très gai, malgré que le gouvemement nous ait offert un plat supplémentaire, un litre de vin en plus et un quart de champagne par homme.Ca ne fait rien, ça ne vaut pas la maison. Heureusement que j’avais des chocolats fins et des fruits confits, le tout fameux. J’ai reçu aujourd’hui une galantine truffée de pintade ; je viens de la goûter et elle vaut un long poème ; on voit que c’est la vieille Marie qui a fait cela.

Je reprends mon idée de produire un roman. J’ai qq . types assez amusants qu’il ne serait pas ennuyeux de portraiturer un peu. Situons nous une famille, comme les S., se retrouvant l’été ; dans les montagnes. Cela fait bien, et donne qq . pages pour décrire. Ne prenons Br. qui pourrait froisser, mais Barcelonnette, qui nous permettra de faire entrer en ligne les américains. La famille S. peut donner qq. types: Aristide, Charles et Edouard ; M. Court. fera un excellent remplaçant d’Amédée ; en outre, nous pouvons combiner M. Clap. et Henri pour avoir un savant remarquable, que nous doterons de Génina comme femme. Nous prendrons la cocodrille au complet. Nous prendrons M.Court. veuf, avec une belle mère, un peu dans le genre de la pauvre grand’mère. Nous combinerons Benoît, papa et l’oncle Georges, ça fera un général parfait, que nous doterons comme femme du mélange Marie-Nicole-Em. Comme enfants, j’écarte Thérèse, trop reconnaissable. Je prends Madeleine ma sœur et Georges. Je leur donne des enfants. Je prendrai Pierre, que je marierai avec Geneviève de M. ; Perruche et Pouf ; Bichette, Odette, Germaine, Guy, moi-même, Minette, Elisabeth G. Pierre G.  Marguerite Sév. . ., mariée à Jean de S., Michel, Yvonne et Olivier ?. du ?. Comme voisins, prenons la famille F. tante Marguerite S. monsieur M... b...q père -- en notaire de Barcelonnette il sera épatant ; madame la présidente, tout entière, M. Ca... et sa soeur, mais au lieu d’ être peintres, ils feront de la littérature et la famille de ? Nous pourrons aussi introduire Yvonne H.r.n., si le cœur nous en dit, et sa mignonne maman et d’autres, comme ? Ca, ce sont les personnages. L’action est un peu plus compliquée à trouver.

La maison vers les Agneliers. Description, mais rapide, pour toutes sortes de raisons: je ne me rappelle pas trop bien les lieux, et c’est embêtant. Les vacances, tout le monde arrive.  À Lyon, P. aura rencontré souvent sa voisine G. de M., confidences. Arrivée de la famille peu à peu. Portraits et engueulades. -- Les fiançailles sous les rameaux. -- Objections -- Visites. -- Discussions familiales sue le mariage, qui finit par se décider. Et voilà. Ce sera un peu à développer. Nous ferons intervenir souvent l’oncle Edouard pour égayer la chose, et nous verrons ce que ça pourra bien donner.

3 Janvier. Le lieutenant m’a fait enfin savoir ce que j'aurai à faire lorsque Torro reviendra : je lui rendrai sa place de téléphoniste, et je serai brigadier de tir, tout en continuant à m’occuper un peu du téléphone et des téléphonistes. A part ça, r.a.s. comme la plupart du temps, sinon qu’il pleut et que j’ai reçu une lettre de Coco bourrée de fautes d’orthographe et dont le style a fait mon bonheur. Macou avait le spleen ce soir. Il m’a longuement raconté les aventures de son gosse, un jeune homme de 3 ans, plein d’ardeur et de décision, à ce que raconte son père.  Je regrette de ne pas me rappeler suffisamment toutes ces histoires pour les conter car c’était cocasse. Il est vrai que contées par moi elles perdraient tout charme ; il faut voir le père. J’ai un peu commencé aujourd’hui mon roman. J’ai établi une partie de la généalogie avant de me lancer dans l’histoire. C’est assez compliqué, mais ça s’éclaircira. Resté toute la journée au téléphone, étant seul une partie de la journée, et presque seul le reste du temps. Ecrit, lu.  Prandierette épouse Guy de Mirman. Joli attelage pour une basse cour, un dindon et un petit poulet, ça promet des aigles pour la génération prochaine, mais il ne s’embêtera pas, elle a des mollets charmants. Je l’ai appris ce soir par une lettre de maman. Allons tant mieux, et après tout ça m’est égal.

Lundi 8 Janvier. Toujours pas grand—chose de neuf, sinon que je débats au milieu de luttes intestines les plus désagréables. J’ai ici un téléphoniste d’une trentaine d’années père de famille, du nom de S.P..., et d’un caractère un tantinet autoritaire. Il nous la fait à l'homme indispensable et au chef d'équipe. Il me considère comme son porte parole, ce qui a un peu été vrai, mais qui l’est de moins en moins depuis que je me familiarise avec les outils et leur maniement, et surtout depuis que je me suis aperçu que mes modestes connaissances en électricité dépassent de 100 coudées les siennes -- c’est dire que c’est un vrai O. Cette attitude à mon égard m’agace parfois, mais comme j’ai jusqu’à un certain point besoin de ses services et que c’est un homme assez âgé et dont l’enfant est malade, je prends la chose avec philosophie, quitte à l’envoyer poliment voir ailleurs si j'y suis, de temps en temps. Mais, il y a un mais... c’est que j’ai des tout jeunes avec moi, qui prennent la chose au tragique. L’un ne voulait pas manger la soupe, ce soir, l’autre est tout gonflé et a envie de pleurer. Pauvres gosses! Je les ai un peu secoués, et les ai engagés à faire comme moi, à prendre les choses avec patience, calme et sérénité. Cela n’a pas eu l’air de les enchanter plus qu’il ne faut.  Heureusement que cet excellent Huc sert d’état tampon, avec son inaltérable candeur. On lui a fait croire, l’autre jour, qu’après la guerre, tout homme de 25-50 serait obligé d’avoir une femme légitime et 3 auxiliaires, ou de dire pourquoi.

À part ça, la ligne 320 a cassé l’autre soir, avant—hier pour être exact et j’ai été pour la réparer avec Poiré. Promenade noctume dans la neige. Perdu la ligne. Allo sur toutes celles qu’on rencontrait. Il en répondait de partout : génie, batteries, observatoires. Enfin la notre, cassée à 350 mètres de 320.J’ai gueulé après ces cochons de téléphonistes de l’E.M. qui ne sont pas foutus de réparer si près de chez eux. Réparation. Retour par la route. Cimetière de la maison forestière. Bizarre, au clair de lune, sous la neige. Paysage froid, tout à fait dans le ton. Romantisme. On songe. Nous nous mettons les pieds dans la boue jusqu’à mi-jambe. On essaie de s’en sortir , et on s’y met jusqu’aux genoux. Poiré perd ses sabots, il me faut les lui repêcher. Il a l’air d’avoir pissé dans ses culottes, en chaussettes dans la neige. Cocasse, pour moi, pas pour lui. Neige hier encore. Pluie tout aujourd’hui. La cagna n’est pas étanche, tant s’en faut. Grands travaux d’installation chez le lieutenant. L’aspirant prend de plus en plus des airs protecteurs avec moi qui me font jouir jusqu’au fond de mes guenilles. Oh ! les gosses.

Samedi 20 Janvier. Si pendant qq. temps j’ai pu croire que je ne ferais jamais connaissance avec les marmites boches, du moins de près, il n’en est plus rien à l’heure actuelle et pour cause! D’abord ici, sur la batterie j’en ai entendu passer qq .unes qui ne sont pas allées péter bien loin; puis, sur la ligne de 314, j’ai une fois, il y a qq. jours reçu 6 fusants pour moi tout seul, et l’autre jour encore, 2 77 avec Torro, sur la ligne de 306. Il est vrai que ceux là, les boches étaient dans leur droit. Nous nous promenions à découvert, le long de l’Aire, comme de braves bourgeois qui font leur ballade du Dimanche, et cela sous prétexte d’aller réparer une ligne qui ne marchait pas. Nous sortons du bois, malgré les avertissements des fantassins, nous voilà dans la plaine toute blanche de neige. Nous avançons en nous méfiant un peu, quoique nous soyons déjà venus une fois ici, et que les boches n’avaient rien dit ; ils devaient avoir mis ce jour la un aveugle à l’observatoire. Toujours est il que nous gagnons le bord de l’Aire, nous allons jusqu’à l’endroit où la ligne coupe la rivière, nous constatons que 318 répond, mais pas 306, et nous revenons bien tranquillement, quand tout d’un coup zzzz bruit bien connu. Nous rentrons la tête dans les épaules, on se courbe en 2, et flac, un peu en avant, et voilà le culot qui tombe entre notre ligne et le bord de l’eau. Il n’y avait pas un aveugle, ce jour là ; ces cochons de boches avaient repéré notre passage et attendaient que nous revenions pour nous dire bonjour. Mais comme toujours, leurs fusants ont éclaté bien trop haut et voilà.  Nous en avons reçu deux, et nous avons mouillé le fond de notre culotte en nous asseyant dans la neige. Coût : une centaine de francs pour Guillaume.

Mais où je l’ai trouvée mauvaise, la plaisanterie, c’est hier. Vers 11 heures, tout d’un coup, 320 refuse de marcher. Je le demande à 346, qui ne peut obtenir non plus ce sacré 320. Nos lignes sont coupées, pas de résistance à la magnéto. Aussitôt je mets mon casque, je prends mon masque, vite une assiette de soupe à Huc et à moi, un morceau de viande sur un bout de pain, et nous voilà partis. Nous arrivons au bas de la crête du Four aux Moines et déjà depuis un instant, on pouvait constater que ça bardait au dessus. On entendait un boum lointain, puis une sorte de miaulement ronflant, ressemblant assez au hurlement d’un chien à la lune, puis un pouf brrrac assez sourd. Nous attendons qq. instants pour voir si ça arrive. Ça a l’air court, pour le chemin que nous suivons. Nous arrivons au commencement de la crête.  Huc me dit : «attendons», car il est extrêmement prudent, je dirais même excessivement prudent. Encore un obus court, du 150. Sans attendre plus, je me lance au trot sur le cailleboutis. Huc me suit. De nouveau, au loin, boum, et l’obus qui s'amène. Par prudence, le m’aplatis et il ne va pas sauter bien loin de nous, le chameau. Je repars. Voilà la ligne coupée.  Je la prends par le bout, Huc va attraper l’autre extrémité, nous nous approchons, et boum un autre ; nous nous mettons à plat ventre dans la neige, sans vergogne, et nous faisons notre raccord. 4 obus nous tombent dans les environs pendant ce temps, 2 longs et 2 courts. Les 2 longs s’en vont dans le bois du Cana.., où notre ligne s’engage, et éclatent sur la lisière. Il faut voir valser les arbres, on dirait qu’il passe une trombe. Voilà notre ligature finie, ce n’est pas l’instant de s’attarder ici, et nous repartons vers le bas de la crête, au trot toujours, sans regarder si le cailleboutis est glissant. Je n’ai pas fait 10 mètres qu’il faut de nouveau s’aplatir ; l’outil s’amène en ronflant, en ronflant. Oh ! il est pour nous, celui là !  Je me recroqueville, me fais aussi petit que possible, et me fais qq. réfléxions : Il passe au dessus de ma tête, et aussitôt prrrac, à 14 mètres, exactement, je l’ai mesuré depuis. Gerbe de terre, de fumée, de cailloux qui nous tombent dessus, d’éclats qui nous passent à côté. Je crie à Huc : « Tu le vois, tu le vois ! » et allez, au trot jusqu’en bas. Pas de Huc ; il s’est mêlé les pieds je ne sais dans quoi, enfin le voilà. Nous revenons à la batterie, on essaie la ligne, rien. Nous repartons. En arrivant sur la crête, nous constatons que le bombardement a cessé. Nous vérifions notre ligature et nous constatons encore qu’il n’y avait pas lieu de s’étonner que notre ligne ait cassé, un 150 était tombé juste dessus. Nous allons plus loin. Dans le bois, tous les 7 ou 8 mètres, un trou tout frais. Toutes les lignes qui passent par là sont dans un joli état.  Nous attrapons le bout de la nôtre, et en avant, on répare. En bas, nous rencontrons l'équipe de 320 qui arrive elle aussi. Pas moyen de résister au désir de s’engueuler un peu avec Noual.  Cette formalité accomplie, nous finissons nos réparations en empruntant modestement de 50-60 mètres de fil à une ligne coupée qui se trouve dans le voisinage, et qui appartient aux fantassins. Puis nous rentrons chacun chez nous. La moralité de cette histoire est qu’il est malheureux qu’aucun officier ne se soit trouvé là quand nous y sommes allés la 1° fois. Nous serions sûrs de notre citation. Mais pas vu, pas connu, nous n’aurons rien du tout, bienheureux encore que personne n’ait demandé 320 pendant que la ligne était coupée, car on se serait fait engueuler, ni plus, ni moins.

À part ça, la vie continue assez tranquille en ce moment sur la position 65. Il y a bien échange de paroles aigres douces avec Salomode, de temps en temps. Mais les 4 jours qu’il a passés à 315 ont été calmes, et ses ennemis Privat et Poiré étant à 309 en ce moment, tout est calme, ou à peu près. Je ne demande rien d’autre au ciel, que quelques postes lointains où envoyer les perturbateurs de la paix publique.

Mardi 23 Janvier. Depuis qq. jours, on parle beaucoup du départ prochain de la batterie.  Aujourd’hui, je suis fixé, dans cinq jours, nous aurons été relevés, par le 55, je pense. Avant hier, ce n’était encore que la vague rumeur des on dit et des décisions des téléphonistes, agents de liaison et cuistots, puis hier matin, Gilis, le fils du professeur de la Fac. de Med , qui fut sous off. au régiment, à la 4 je crois, et qui est maintenant sous lieutenant au 55 est passé reconnaître les positions ; il m’a dit que nous déménageons le 25. Puis on a dit que ce serait le 26 ; enfin ce soir, je sais par indiscrétion téléphonique, en écoutant causer le lt et le colonel, que nous serions partis le 22. Je ne regrette pas le secteur de Vauquois, car il manque absolument de confort et notre cagna n’a rien du palace, étant petite au possible, et humide tant et plus. Maintenant, où irons nous? Je l'ignore, mais j’ai tous lieux de soupçonner que nous ne ferons qu’appuyer sur la droite et prendre position du côté du Mort Homme et de la cote 304. C’est donc Verdun qui nous pend au nez, sur la rive gauche, pour faire une attaque probablement. On dit qu’il y a 40 divisions en arrière et qu’il n’y en a que 16 en face. C’est bien possible. On dit aussi que nous allons à Berry au Bac. C’est encore possible. D’autres informations qui me paraissent plus fantaisistes disent que nous allons sur la frontière suisse, pour parer un choc qui serait imminent entre les milices helvétiques et les armées teutonnes.  Nous irions alors à Lyon ou à Besançon, où il y a déjà, paraît-il, environ 600 000 hommes.  Mais tout cela me parait une vaste fumisterie, et je crois bien plutôt que nous allons à Verdun.  Y aurai je la croix de guerre , ou la croix de bois ? je ne sais. Peut être l’une et l’autre, probablement ni l’une ni l’autre, mais je ne suis pas tout à fait sans inquiétude. Je ne sais si c’est un pressentiment, mais j’ai l’idée que, sans y rester, j’y attraperai qq . chose. Sera ce la fameuse perte de la main gauche que j’abandonne à la Patrie ? Chi lo sa ? En tous cas, moins que jamais, ce n’est pas la peine de s’en faire, n’est ce pas ? de deux choses l’une, ou on y reste et l’on n’y pense plus, ou l’on s’en tire, et alors, pourquoi s’en inquiéter ?

Il paraît que l’autre jour, le 30 Décembre pour être exact, ça a tapé assez dur par là bas. Il paraîtrait que les cochons d’en face sont entrés de 800 mètres dans nos lignes, faisant prisonnier tout le bataillon qui se trouvait là, par suite de l'insuffisance de notre artillerie qui n’aurait été représentée que par qq. batteries de 90.C’est un sous off. du 55 qui aurait raconté cela à Salomode, mais comme Salomode est un sale oiseau qui aime fort répandre les bruits démoralisants, il se pourrait qu’il n’y ait pas grand chose de vrai dans cette histoire. En tous cas, c’est bien possible , et il me semble bien me souvenir avoir entendu une violente canonnade vers notre droite à cette époque.

Quant à moi, peu à dire. Je prends de nouvelles fonctions. Etant déjà brigadier de tir-aide brig. téléphoniste, je deviens en plus éclaireur et je vais prendre la garde au P.O. que l’on a terminé aujourd’hui. Je reviens de prendre la garde au créneau, comme les bons bougres, et voilà. Selon la vieille plaisanterie, on m’a bien recommandé de ne pas fumer pour me faire repérer, et de faire une grande attention aux fumées noires! Plus une plaisanterie est vieille, plus elle est drôle, ici du moins. C’est curieux, tout de même, comme la vie du front est différente de celle de l’arrière.

Jeudi 25 Janvier P.O. 318. Depuis hier soir, je suis à peu près fixé. C’est bien à Verdun que nous irons, selon toute probabilité, ou du moins dans le secteur gauche de Verdun, c.a.d. le Mort Homme et la cote 304. 0n y tire énormément, de ce côté, depuis avant-hier soir. L’autre nuit, en descendant d’ici, j'entendais un roulement d’artillerie sans aucune interruption vers notre ..., et à 6 heures, quand je suis remonté, on y tirait encore beaucoup. Cela a continué toute la journée. Du poste 303 optique, d’où je viens, j’ai entendu tirer toute la journée. Ça a cessé dans la soirée, et ce matin, ça avait repris. Depuis, tout le temps on entend ce ronflement qui finit par être un peu agaçant, car c’est encore assez loin de nous, les détonations sont assourdies par la distance et il semble que l’on a un bourdonnement dans les oreilles.

J'ai tout lieu de croire que nous allons de ce côté-là relever ceux qui nous remplaceront ici. Il paraît qu’ils sont assez satisfaits de s’en aller de là bas. Ce sont, paraît il, les batteries de renforcement du 14 que nous relevons. On avait dit un moment que nous allions sur la rive droite de la Meuse, mais je crois que c’est une mauvaise interprétation de paroles du lt qui appelle droite celle des boches et gauche notre droite. En tous cas, ça n’a pas grande importance, et je ne crois pas qu’on nous ait changé nos grands chefs pour nous faire moisir.  En effet, Grossetti vient d’être remplacé par le général Herr( ?) et le général de Cadoudal a été remplacé, voilà déjà une quinzaine par le général Martin, qui est un noble inconnu pour moi.  Les hommes ne pleurent pas Grossetti tant s’en faut, et je crois en effet qu’il n’était pas très aimable, à ce que j’ai entendu dire. On l’avait baptisé « le boucher de Tahure (?) » en souvenir des hommes qu’il y aurait fait massacrer, à ce que l’on dit. En attendant, je viens de recevoir qq . 77 dans mes environs. Cachons la lumière. Ce qui est fait.

Au poste 303, rien à faire, qu’à prendre un message optique qu’on ne nous a d’ailleurs pas envoyé l’infanterie ayant été relevée hier. Nous avons donc dormi toute la nuit, aussi bien que le froid et les rats nous l’ont permis. De sales bêtes, les rats et qui sont sans gêne au dernier degré.

Retour ici à 12 h. Faction au créneau de 15-18 heures. Ça se tire. Je n’y vois plus grand-chose au dehors, mais en plein jour, on voit très bien la butte de Vauquois, le V de Vauquois et son entonnoir avec les lignes françaises et boches qui descendent le long de la côte. À la jumelle ça se voit. À l’œil nu, on n’y pige que dalle ; mais avec la jumelle en ciseau, on voit même les trous d’obus, et il y en a qq . uns ; on dirait une écumoire. A droite, on voit le mamelon Blanc, d’où l’on peut nous faire des signaux, à gauche, la plaine vers B(,) et B(,).  Les réseaux de fil de fer font 2 traînées noires sur la neige. C’est tout ce qu’on voit.

 

3 2/17 Samedi. Et nous voilà depuis 4 jours dans le secteur gauche de Verdun. J’avais raison de penser que nous irions sur la rive gauche de la Meuse, puisque nous voilà en position dans le Bois Bourrus. Bien déplumé, entre parenthèses, le Bois Bourrus. Il y a bien des endroits où il faut savoir que c’en est un, de Bois, pour le deviner. Ailleurs, en avant de nous, en particulier, ce ne sont que des troncs d’arbres coupés à 75 cm-l mètre. Enfin, c’est surtout un souvenir d’un Bois qui fut Bourrus. Vendredi dernier, nous avons commencé la relève. Un capitaine du l4 s’est amené, et le soir 2 pièces et les téléphonistes, auxquels nous avons passé la consigne et fait visiter les postes. C’était la 24° à laquelle a jadis appartenu Pierre Sentis et c’est dans ce groupe que l’aîné des Martin Pe.  est médecin auxiliaire. La transmission de consigne s’est passée le samedi, jour au soir duquel nous avons regagné notre échelon. Route de nuit, naturellement, puisque la ferme d’Abaucourt est desservie par des routes qui sont vues. Arrivée à Bois Bachin vers l0 1/2 du soir. Nous nous sommes logés comme nous avons pu. Moi, j’ai trouvé une place chez les cuistots, et j’y ai d’ailleurs consciencieusement gelé toute la nuit, malgré 2 quarts de café bouillant et un quart de vin chaud ingurgités avant de me coucher. C’est que dormir sur un treillis de fil de fer, cela n’a rien de très confortable quant à la chaleur, même lorsqu’on en est séparé par une toile de tente et dans sa partie supérieure par une peau de mouton. Enfin, une mauvaise nuit est passée plus vite qu’on ne le pense -- plus lentement aussi hélas! Au réveil, vers 7 heures, je vais demander à l’Adjt Cazarré quel cheval je monterai. Il m’alloue un des chevaux des gradés de la 2° pièce, tous absents, à mon choix, et me nomme chef de la susdite pièce. Me voilà donc forcé de courir toute la matinée pour vérifier la ferrure des animaux, les paquetages, seller mon cheval et faire tenir dans ma musette et mes sacoches tout mon barda. Puis, vite la soupe, et à 11 /4, à cheval et en route.  On file vers Clermont en Argonne, toujours tout démoli, puis un autre village, puis un autre, puis des haltes, puis de la route, puis halte encore. Un froid terrible. Tout le monde marchait à pied en tenant les bourrins par la bride.

4 Février. Je suis étonné de la manière dont les hommes de nos batteries sont artistes. Hier au soir, j’ai été interrompu dans la rédaction de ce carnet par l’arrivée d’un téléphoniste muni d’une flûte et du sapeur de la T.S.F. muni de son violon. Ils nous ont fait passer une bonne soirée, et ce qu’il y a d’épatant, c’est l’ensemble avec lequel ils jouaient. Le flutiste était de Montauban et le violoniste de St Malo, et bons musiciens l’un et l’autre. Il ne faut donc pas dénier au peuple toute espèce de sentiment artistique. Il est vrai que la musique est un art simpliste qui convient à des âmes simples, tandis que la littérature, la peinture, la sculpture demandent une éducation des sens. Après ces considérations, je reprends la narration de notre exode du Bois Bachin. Tout le monde allait par le train 11, en tirant les chevaux par la bride, tandis que les servants marchaient tout emmitouflés le col relevé, chargés de leurs musettes.  Les haltes étaient fréquentes, surtout aux descentes rapides où les voitures passaient 1 par 1, par prudence ; nous sommes passés par Bricourt, et j’ai reconnu le paysage d’une ou 2 photos que Georges y avait faites. Nous continuons. Je pensais à part moi que ce front de Verdun où était mon cher beau frère l’an dernier, est encore assez éloigné des lignes. Nous arrivons au camp de Bois St Pierre. Notre colonne s’engage sur une fausse route, et il faut faire demi tour, ce qui est loin d’être commode. Les canons et les caissons dérapaient et s’en allaient de travers, en glissant comme des pochards. Puis une assez longue et assez raide descente, une halte, puis on passe une petite rivière et l’on arrive à la route de Dombasle en Argonne à Verdun. Nous suivons la route ; halte de nouveau. Je fais rejoindre mon caisson qui avait été obligé de s’arrêter à Bois St Pierre pour consolider son chargement. On dételle, et à l’abreuvoir. Puis les chevaux rafraichis -- pauvres bêtes, elles n’avaient pas besoin de boire pour cela ! -- nous repartons, à la nuit close. Tout de suite l’on tourne à gauche, par un petit chemin horriblement mauvais où les bagnoles glissent, et les chevaux, donc ! et les hommes !  3 km. environ et l’on forme le parc, sur la gauche de la route, dans la neige. Le fourrier est là qui va nous indiquer le cantonnement. On dételle, on prend les cordes des chevaux, les couvertures des hommes, et en avant par un sacré petit cochon de chemin recouvert de neige dans lequel on glisse, on bute. Je me fiche par terre, car je suis tellement fatigué que je n’ai pu me hisser sur mon canard. Enfin on arrive dans des écuries. J ’y attache mon carcan, je le desselle, un coup sur le dos pour le masser et je file avec sa couverture pour retenir une place au cantonnement. Nous nous logeons dans une baraque Adrian, à côté de nos écuries. Il y a des bat-flancs avec de la paille. Je retiens une place et vais donner de l’avoine à mon cheval.  Mes hommes viennent à leur tour et 3 sur 11 peuvent seulement se loger. Les autres vont dans une petite cabane, à côté. Ils devaient d’ailleurs en déménager peu après. À ce moment se place le drame, l’horrible drame : il est 7 heures du soir, et personne n’a de quoi manger.

Pioch, notre chef, qui se démerde comme un sac à brosse, a bien trouvé moyen de nous faire trimballer la roulante, mais il n’a pas emporté d’eau et il n’a pas fait faire la soupe en route.  Rien à se mettre sous la dent, pas de pain, pas de soupe, pas même de café. On la trouve mauvaise. Le grondement avant coureur des émeutes parcourt la batterie. Heureusement que c’en est resté là. Il y eut cependant une engueulade réussie entre Pioch et Raynal, le mal des log. de la 3°, qui rouspétait. Pioch lui dit : « Vous n’allez pas en faire un plat, de n’avoir pas diné ce soir. -- Mais si, chef, nous voudrions que vous nous en fassiez un. -- Au commencement, on est resté des 3 jours sans manger... -- On n’avait pas de roulante, et quand on en a, il faudrait s’en servir. Nous verrons ce que dira le lieutenant.» Là-dessus, Pioch est parti.

J‘avais heureusement un bout de pain et du saucisson que j’ai partagé avec Peyre. Mais le vin de mon bidon était gelé. Je dois d’ailleurs ajouter que depuis, ça lui arrive tous les jours. Je me couche. Le chef vient me réveiller pour commander un homme de corvée à la 2° pièce. Il me faut courir pendant 2 heures dans la nuit et la neige pour retrouver mes poilus, mais à qq .  chose malheur est bon, car je trouve le ravitaillement. Barboter un pain est l’affaire d’un instant et, mon homme commandé, je monte au trot à la cagna faire cuire ce pain pour le dégeler, et j’en mange un quart avec une boite de foie gras que ma prévoyance avait soustraite à ma gourmandise. Là dessus je me recouche et m’endors du sommeil d’un juste qui aurait chaud. En effet, avec mes 2 couvertures, celle de mon cheval, mon manteau, mon passe montagne et installé dans la paille, je suis comme un roi. Le lendemain matin, vers 7 h ½ je me lève. J’essaie d’entrer dans mes bottines, ce qui est un gros travail, car elles sont gelées.  Cela me demande 1 demie heure d’efforts. Puis on me commande d’aller à Bois St Pierre à cheval chercher l’aspirant Foch. Ce que je fais, mais le temps est froid ! Et il y a un de ces vents ! Je suis glacé et n’ai rien dans l’estomac. Après 1 heure d’attente l’aspirant arrive, nous retrouvons son trompette qu’il avait laissé en arrière, et nous rentrons. En revenant; nous passons au cantonnement de la 4° où je trouve Olivarès. Ça m’a fait plaisir. Enfin déjeuner chaud. Puis je suis rebombardé éclaireur, et l’on m’annonce le départ de la reconnaissance pour le lendemain matin 6 h ½. On remange la soupe, on dort, mais cette fois je n’ôte pas mes souliers pour n’avoir pas à les remettre et de nouveau à cheval, avec 3 quarts de jus dans l’estomac. Les détachements des 3 batteries se rejoignent, le Ct Monteau prend notre tête, puis on met pied à terre, et l’on s’enfile 12 km en tirant les canards par le nez. Je marche avec Peyre et Leenhardt, je suis donc très bien, mais il fait bien froid et la plupart du temps on marche dans la neige, et ma musette est bien lourde à mon gré. En quittant le cantonnement je vois une pancarte qui m’apprend que nous avons passé 2 nuits et un jour dans le bois de Silly.  On traverse un village, puis un autre et l’on arrive sur une crête. On donne les chevaux aux trompettes et l’on s’en va par un sentier défilé, juste derrière la crête. On arrive à un P.C. du 59. C’est là. On nous indique nos batteries. Nous sommes devant la cote 304 et le Mort Homme, à la lisière du Bois Bourras. Les derniers jours de nos prédécesseurs ont, parait il, été assez rudes, à la suite de l’attaque du 15 Dec. dernier. En effet, on voit qu’on s’est beaucoup battu par ici. La terre est crevée de trous d’obus, et certains quartiers du bois sont hachés.  Depuis que nous y sommes, calme complet, nous ne recevons rien, mais nous envoyons pas mal. Les 3 batteries sont dans un diamètre de 1000 mètres, au maximum, avec le P.C. au milieu. Et à côté, nous avons une batterie de 155, 2 autres par derrière, une section contre avions à côté de ces dernières et sur notre droite une batterie de canonniers marins.

Quant à moi, j’ai été envoyé au P.C. comme agent de liaison. On nous fait faire les coureurs. Ce n’est pas fatigant, ni très occupant. On passe surtout son temps à se chauffer mais ce n’est pas un métier de brigadier. Aussi hier a-t-on relevé Sumer le cabot de la 9 et aujourd’hui L..., celui de la 8.11 paraît que je reste cependant ici. D’ailleurs, nous partirons d’ici bientôt, le 7 m’a dit un homme très informé, le mal des l0g. Puisais. Il paraîtrait selon lui que l’on irait au repos. Mais un autre tuyau assez sérieux me dit que nous passons sur la rive droite, à la cote du Poivre. En tous cas j’espère bientôt filer en perm, ce qui simplifierait les choses pour moi. Et ce grand nigaud de Georges qui vient de se faire évacuer à Chalons pour bronchite ! Quel serin. Enfin espérons que ce ne sera rien et qu’on se retrouvera bientôt rue Fournarié.















































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