Chronique des Magnan

Rédigé par Jean Magnan de Bornier - 04 juillet 2013

Ce texte écrit en 1997 par mon père Philippe Magnan de Bornier et diffusé sous forme de fascicule polycopié constitue toujours une base utitle, et même indispensable me semble-t-il, pour l'histoire des Magnan de Nyons. Il s'agit comme toujours en histoire d'un essai dont certains éléments peuvent être sujets à révision, si de nouveaux matériels apparaissent. 
Il existe aussi une  version téléchargeable de ce texte  que vous pouvez imprimer ou lire sur votre ordinateur ou tablette.


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Chronique des Magnan

Chronique des Magnan

Philippe Magnan de Bornier

Mon oncle PHILIPPE (fils de GEORGES et cousin germain de mon père) avait entrepris une histoire de la famille, quelque peu estompée depuis sa dispersion au début du XIXème siècle.

Le temps lui a manqué pour la mener à terme, mais il avait réuni une importante documentation qu'il avait bien voulu me communiquer.

Qu'il en soit remercié.

Les plus anciens documents familiaux :

  1. « Homagium Petri Magnani de NYONS » du 1° juin 1417 : « Petrus Magnani filius Johannis Magnani ... fecit et prestitit homagium ligium et debitum fidelitatis... per se et suos heredes dicto nobili Ludovico... » « Pierre Magnan fils de ]ean.. prête hommage lige et serment de fidélité, pour lui et ses héritiers aud. Noble Louis... »

(Louis de Pierre, seigneur de Montferrand et coseigneur de Nyons)

  1. Assignation des «descendants de Pierre Magnan pour passer reconnaissance en faveur de Monsieur de Gouvernet, de l’année 1614 », à laquelle est annexé le tableau généalogique ci-contre.

Ces deux documents sont produits en 1614, lors du procès opposant René de Gouvernet -- acquéreur de la «coseigneurie » -- à une centaine de familles nyonsaises : il m’a paru préférable de résumer en Annexe I ce que l’on connaît de cette procédure, importante pour les Magnan, mais dont la longue durée interromprait le récit des faits quotidiens qu’il importe d’abord de relater.

Chapitre I : De Pierre (1417) à Michel (1614).

Nos connaissances restent minces.

  1. La généalogie

Il s’agissait, pour René de Gouvernet, d’établir le lien familial entre prestataires d’hommage et leurs héritiers -- soit, pour les Magnan -- sur deux cents ans. Ce travail, dont Gouvernet avait chargé un homme de loi, était délicat, en raison de la multiplicité des sources notariales à consulter, et n’avait pu être mené à bien en 1614.

On comprend donc que, dans sa requête au Parlement, il ait jugé prudent de préciser que «... s’il avait mis aud. dénombrement chose qu’il ne doit s'y trouver, de l’oster ou retrancher., ». La généalogie témoigne du bien-fondé de cette réserve.

En effet, en la rétablissant sous une forme linéaire, moins artistique mais plus lisible, on peut constater qu’elle est peu fiable en ce qui concerne la descendance de Manson : celui-ci était évidemment mort avant les actes de partage de 1492-98 ; or ses petits—enfants, Jean et Pierre sont donnés comme vivants en 1614, ce qui est peu crédible. Manifestement, l’homme de loi de Gouvernet -ses recherches n’étant pas terminées- n’a pu descendre de Manson jusqu'à 1614 ; il a donc emprunté la voie inverse, partant des Magnan de 1614 sans tenter de les rattacher de façon fiable à Manson. Rien ne nous permet donc de dire si les prétendus héritiers sont pour nous des cousins ou de simples homonymes.

La même critique ne peut être formulée pour la descendance d’Étienne : cinq générations jusqu'à notre grand-père Michel (et six jusqu'à ses neveux Pierre et Antoine le jeune), en 200 ans, cela n'a rien d’anormal, d’autant que Pierre doit être relativement jeune en 1417, puisqu’il ne rédige son testament qu’en 1451. On peut donc admettre que cette généalogie de la branche aînée -- qui se réfère à des actes notariés dont on pouvait alors vérifier l’existence -- correspond bien à la réalité. Mais, outre une série de prénoms, elle ne nous apprend rien sur nos grands-pères, au moins jusqu'à Georges et son fils Michel.

D’autres sources d’information nous éclairent-elles sur leur situation sociale, leur fortune... ?

  1. Les Magnan dans leur ville

Il faut d’abord rappeler comment a évolué le statut politique de Nyons.

La ville faisait partie, au XII° siècle, du Marquisat de Provence (limité, en gros, par le Rhône à l’Ouest, la Durance au Sud, et le Buech, affluent de la Durance, à l’Est). Depuis un partage de 1125 et peut-être plus tôt (?), le Marquisat était un fief outre—Rhône du Comte de Toulouse. Mais, en 1206, donc peu avant le déclenchement de la Croisade contre les Albigeois, les nyonsais, désireux de se mettre à l’abri des croisés, avaient transféré leur hommage à la Prieure de St Césaire d’Arles (abbaye bénédictine, qui avait un couvent à Nyons), et la Prieure s’était choisi un « bras séculier » en la personne d’un petit seigneur des environs, le Baron de Montauban. Comme souvent en pareil cas, le Baron — théoriquement «vice-dominus» ou vidame, sous l’autorité de la Prieure «domina» — était pratiquement devenu «dominus» ; si bien que c’est à lui que le Dauphin du Viennois, au cours de son expansion vers le sud, avait acheté la seigneurie de Nyons en 1302. Depuis le «transport» du Dauphiné au fils aîné du Roi de France (1349) ce dernier est à la fois — comme ses prédécesseurs Dauphins du Viennois — suzerain «éminent» de la province et seigneur «immédiat» de Nyons. Un Châtelain y exerce des fonctions judiciaires et administratives, et perçoit les revenus du seigneur (essentiellement les fermages du four banal et du droit de péage et le droit de «lodz et ventes» lors des mutations immobilières).

À côté de cet agent du Seigneur, l'administration de la ville est assurée (comme celle de toutes les villes et villages voisins) par un «Consulat» (deux consuls et une douzaine de conseillers) depuis une date inconnue mais certainement très ancienne.

Par l'inventaire Marcellier (établi au XVIII° siècle, il répertorie bien des documents aujourd’hui disparus — notamment les comptes des «châtelains» ou de leurs «lieutenants») on connaît la liste, depuis 1318, des châtelains de Nyons : ce sont en général des étrangers à la ville, petits seigneurs ou hommes de loi ; on ne trouve parmi eux aucun Magnan.

Nos grands—pères ont-ils exercé les fonctions de Consul, de Trésorier ou de Conseiller du Consulat? Faute de registres des délibérations consulaires, on n’en peut rien savoir jusque vers les années 1530.

De 1530 à 1614, aucun d’eux n’est mentionné. Mais on voit apparaître Jaume et Georges (jusque vers 1584), puis Antoine fils de Jaume et Michel fils de Georges aux «conseils généraux» auxquels sont conviés tous les «chefs de maison»... qui n’y vont pas tous, loin de là !

  1. Instruction

Il semble qu’aucun d’eux n’appartienne à la catégorie des «sachant-écrire». En 1634 encore, lors de la rédaction du parcellaire, certains habitants ont eux—mêmes calligraphié leur «parcelle», mais ce n’est le cas ni d’Antoine le jeune, ni de Pierre fils de Michel, dont les parcelles portent la mention «N’a su escrire». C’est d’ailleurs une situation très fréquente ; même bien des consuls ignorent l’écrit et leur premier acte après leur nomination est de réclamer la désignation d’un secrétaire du Consulat «pour ce que ne sçavent escrire» (ce secrétaire est en général le greffier la châtellenie, qui, par définition, sait écrire... encore qu’à l'époque, sa calligraphie évoque davantage le hiéroglyphe que l'alphabet).

  1. Catholiques ou Protestants ?

Jaume, Georges et leurs fils vivent à l’époque des Guerres de Religion. Aucun recensement n’existe des fidèles de l’une ou l’autre confession. On sait que l’adhésion à la Réforme a été plutôt tardive à Nyons (premier acte iconoclaste en novembre 1559) mais qu’elle est importante en 1562: une troupe protestante qui s’est fait étriller en Provence cantonne longuement à Nyons et son capitaine décide de loger ses soldats chez les «papistes»; cette «dragonnade» avant la lettre fait croître brusquement le nombre des réformés. Un mouvement en sens inverse se dessine autour de 1570, le pouvoir protestant étant en recul pendant la campagne de Saintonge. Mais, environ 10 mois après la St Barthélémy, la ville est conquise par les protestants et devient «place de sûreté» en 1576 . Les commissaires chargés de l’application de l’Édit de Nantes constatent que deux-tiers des nyonsais sont protestants.

Peu avant la publication de l’Edit, René de Gouvernet, qui est gouverneur de Nyons, mais va souvent au-delà de ses attributions, a donné instructions aux Consuls de prélever «sur le général de la ville» (c'est-à-dire sur tous les contribuables) la rémunération du «ministre de la parole de Dieu» (le pasteur). Les Consuls soumettent donc la question à un «conseil général» où, le 23 mars 1598, se retrouvent 134 chefs de maison: 31 d’entre eux s’opposent à cette décision «disant qu’en tant qu’à eux touche, l'entretènement dud. ministre se prenne sur les dîmes que prend la Prioresse» (c'est au prieuré des Bénédictines que revient traditionnellement la dîme; après avoir été séquestrée par le pouvoir protestant, elle vient de lui être restituée). Antoine Magnan est l’un de ces 31 opposants. Utiliser la dîme — que supportent tous les habitants — au profit des deux religions, c’est alors une revendication souvent formulée par les protestants (et non satisfaite par l’Edit de Nantes). Il est donc probable qu’Antoine «le jeune» appartenait à la religion réformée... et avec lui toute la famille... c’est en tout cas ce que donne à penser, une centaine d’années plus tard, la qualité de «nouveau converti» d’Abel (Voir le chapitre II).

  1. Où habitent-ils ?

D’après le cadastre de 1602, ils logent «aux Forts», le quartier le plus ancien de Nyons, aux côtés duquel ont été créés - au début du XIV° siècle, le «marché» (place des Arcades et environs de l'église) - au XV°( ?), le «Bourg» de l’église au «Pont Romain».

La maison d’Antoine le vieux est rue du Devès et voisine du Nord, du Sud et de l’Ouest, le Monastère et la rue publique. Elle est inscrite au cadastre pour 2 Florins 1.

Celle des «hoirs de Georges» est «aux Forts, au dessous de la rue des Sournures»; son florinage est de 7 sous.

Ce sont donc des logements sans doute très anciens et de valeur modeste.

6°. Niveau de fortune — Profession

Le premier cadastre parvenu jusqu'à nous est celui de 1602 et renseigne sur les fortunes immobilières. Les fortunes mobilières ne pourraient être connues que par les actes de succession, qui ont en majeure partie disparu. Quant aux professions, ce n’est qu’au XVIII° siècle que les rôles de la capitation permettent de les approcher; auparavant elles ne sont connues que dans quelques cas ponctuels.

La première indication utilisable se trouve au rôle de la taille de 1562, dont l’objet est de payer le logement de la troupe protestante cantonnée à Nyons. Cet impôt a été levé sur tous les biens -- nobles et ecclésiastiques, normalement exempts, comme roturiers -- mais les Consuls ont décidé de ne pas mettre en recouvrement les cotes inférieures à 1 florin.

Le taux de cet impôt est de 2 sols par Florin (de florinage) : une cote de 1 florin suppose donc un florinage de 6 florins. Le florinage global étant à l'époque, de l’ordre de 12.000 florins, les cotes non levées proviennent de fortunes foncières au maximum égales à 6/ 12.000 ou 0,05% du florinage total 2. Or, ni Jaume ni Georges ne sont taxés, ni parmi les nobles ni parmi les roturiers : ce sont donc de très petits propriétaires fonciers (on trouve par contre un Claude Magnan dit Girardon, taxé de 2 florins ; il ne figure pas à la généalogie Gouvernet).

Cette situation de petit propriétaire foncier se retrouve au cadastre de 1602 : Antoine le Vieux et ses fils Antoine le jeune et Pierre détiennent à eux trois 0,08% du florinage, tandis que Michel et Jean, fils de Georges, n’atteignent que 0,04%.

Mais si l'agriculture est l’activité dominante, elle n’est pas la seule. Nyons, quoique n’étant pas une ville industrielle, possède quelques cardeurs, tisserands et teinturiers, ainsi que des tanneurs et des cordonniers (fabricants de chaussures) dont la production et les revenus sont inconnus ; aussi est-il difficile de les taxer sinon forfaitairement et assez rarement.

Les autorités municipales s’estiment, parfois, mieux placées pour évaluer le bénéfice de «ceux ayant actes avec la ville» (fermiers des droits d’octroi ou prestataires de services) : c’est ainsi qu’en 1562, Jaume Magnan (non imposable sur son florinage) est taxé de 3 florins. En tant que serrurier (tous travaux de ferronnerie) il est vraisemblablement chargé de divers travaux dans les bâtiments municipaux. De même, le 9 février 1584, le Consulat «a baillé le couvert de l'horloge» à son fils Antoine.

L’activité de Jaume s’étend aussi aux «esmoluements» de la ville : en 1578, il est «souquetier» c’est à dire fermier du droit d’octroi dit «souquet» perçu sur la consommation du vin «à table mise» chez les «ostes et cabaretiers» ; en 1580, il est fermier du moulin à grignons (moulin banal, appartenant à la ville, où l’on presse le marc des olives sortant des moulins à olives) : ferme assez importante puisque le fermier s’engage à payer aux apporteurs x sous par « mourtyrague » des grignons (la mourtyrague est la contenance d’un moulin à olives), et à la ville un fermage fixé par enchères publiques; encore faut-il que le mieux-disant soit solvable et fournisse la caution de deux autres habitants solvables. C’est dire que Jaume, même si sa fortune immobilière est réduite, doit avoir à la fois quelques moyens ... et du crédit.

Aucun renseignement similaire ne peut être recueilli quant à Georges et à ses fils que l’on retrouvera plus loin. Il est évident que leurs quelques parcelles de terre ne suffisent pas à les faire vivre mais on ignore tout de leurs autres activités. Sans doute ne sont-ils pas riches mais doivent cependant disposer de quelques moyens : c’est ce que donnent à penser les consuls qui, le 13 février 1603 font «lecture d'une requête de Jeanne Magnan fille à feu Georges demandant 2 écus pour l'aumône qu'il est de coutume de donner aux pauvres filles. Conclu qu'elle n'est du nombre des pauvres filles, ce pourquoi il n'y a lieu». Le critère retenu est qu’une fille à marier est pauvre si elle n’a pas « 20 écus vaillant » (ou 60 livres) : ce n’est pas la dot que reçoit vers la même époque Madame de Sévigné, mais c’est au-dessus du « bas de gamme ».

Chapitre II : Au XVIIème siècle : de Michel (1614) à Abel (1640-1715)

On peut distinguer, à Nyons, quatre périodes aux caractéristiques opposées, qui conditionnent la vie des habitants :

  • 1600-1630 : après les destructions et les exactions des guerres de religion, c’est une époque de prospérité ; la paix, extérieure et intérieure, se traduit par la faiblesse du prélèvement fiscal ; la communauté est ainsi en mesure, non seulement de rembourser ses dettes, mais aussi de racheter le moulin à grains (albergé depuis 150 ans à un particulier) et de devenir « engagiste » de la seigneurie ; en même temps, elle a négocié une « transaction de la dîme » particulièrement avantageuse, et facilité le rachat de la plupart des « biens nobles » (ou dits tels) pendant le fameux «procès des tailles» qui dure jusqu’en 1637 (de nombreux petits propriétaires ont ainsi pu accroître leurs biens) ; et en 1627, elle a conclu avec les héritiers de Gouvernet une transaction au sujet de la coseigneurie (ANNEXE 1).

— 1630-1660: période de guerre extérieure, et de marasme dû essentiellement à la hausse de l’impôt et du prélèvement parafiscal qu’est «l'entretènement des gens de guerre» théoriquement remboursable mais qu’à diverses reprises les événements (notamment la Fronde) ont laissé a la charge des nyonsais.

  • 1660-1690 : années d’équilibre, au cours desquelles la situation est assainie grâce à la baisse (relative) de l'impôt et au faible prix des « grains » , alors que le marché de l’huile d’olive est porteur.

— Après 1690: détérioration des conditions de vie, due à la hausse de l'impôt pendant les guerres de la Ligue d’Augsbourg et de Succession d’Espagne, et à celle du prix des grains (notamment en 1694) ... jusqu’au « grand gel » de 1709 dont les conséquences se font sentir à Nyons jusque vers 1730 .

En 1614 s’arrête la « généalogie Gouvernet», avec les "Magnans et Magnanes vivants" à cette date, marqués de la lettre V.

Jusqu'à la fin du siècle, et avant que les actes d’état—civil (tenus par le curé de la paroisse) soient fiables, la seule information est d’ordre fiscal ; heureusement, se succèdent alors le cadastre de 1602, le parcellaire de 1634 et le cadastre de 1660 qui, à un par génération, constituent une source assez sûre ; ils sont complétés par des fiches de « déclaration au cadastre » conservées (au moins en bonne partie) depuis le début du siècle ; ces déclarations mentionnent le transfert d’une parcelle sur Jean ou Pierre, prénom qui désigne un fils, ou sur X ou Y, nom de famille qui peut désigner aussi bien un gendre qu’un collatéral ou qu’un acheteur étranger à la famille ; on peut ainsi dresser une généalogie en ligne masculine, mais pas en ligne féminine (du moins tant que les actes d’état—civil font défaut).

Sur la base de ces informations, on peut proposer raisonnablement la généalogie suivante:

Pour la branche familiale dont nous descendons :

  • la filiation de Michel et Jean est avérée à la fois par la généalogie Gouvernet et par le cadastre de 1602 : les deux frères s’y partagent :

  • 1 verger à La Pareja (3 quartes ou 5 ares 70 chacun)
  • 1 verger, terre et ferme à Eoupe (4 émines ou 30 ares 40 chacun)

Michel a conservé la maison familiale tandis que Jean a reçu deux terres aux Combes et à St Pierre.

  • celle de Pierre et Daniel est établie par une «déclaration au cadastre » (n° 225) qui partage par moitiés entre eux une terre «en Estan». La maison reste à Pierre et diverses terres à Daniel.

  • celle d’Abel et Calixte paraît aussi évidente : Abel, sans doute a peine majeur en 1660, figure seul au cadastre, mais la maison du quartier des Forts est transférée sur Calixte en 1679 (n° 91).

Quelle place ont—ils tenu dans l’assez vaste mouvement d’achats de terres (notamment de terres dites nobles) pendant les années 1600/1630 ?

Dans les années 1610, ils participent, aux côtés d’une quarantaine de familles, à la mise en culture de la Montagne de Vaux. Mais on s’était vite aperçu que les avantages de ces défrichements n’en compensaient pas les inconvénients: glissements de terrain et inondations. Aussi, profitant d’une mission à Nyons d’un conseiller au Parlement, le conseil général du 20 décembre 1615 l’avait—il prié de régler la question et c’est par sentence arbitrale du 25 mars 1616 que les Magnan 3 recevaient 30 Livres pour les 9 Eminées de terres (environ 68 ares) qu’ils avaient espéré mettre en culture.

Plus tard, Pierre est acquéreur en 1619 au lieudit «En Estan » d’une terre de 4 Eminées (environ 30 ares) ; et, par acte du 2 décembre 1625, il « a eu de Marguerite Magnes veuve Desca Marcel » (noms incertains, voir p. 20) un verger à La Théollière d’1 Eminée (7 ares 60) qui a le statut de franc-alleu (A.D. Drôme E336). Sur l’alleu, Voir ANNEXE I.

Cette liste n’est sans doute pas limitative. Mais, à l’évidence, la progression du domaine foncier familial reste limitée et d’ailleurs quasiment annulée par les partages.

Il faut y ajouter :

  • que Pierre paraît s’être marié sur le tard; il a ainsi laissé deux enfants mineurs et sa veuve a dû être obligée de vendre quelques terres pour subvenir aux nécessités quotidiennes
  • le prelèvement (fiscal et parafiscal) n’a pas épargné ces héritiers mineurs: en 1674 lors du dernier «escart» (qui consiste à «écarter» les dettes de la ville sur les habitants, cotisés sur la base de leur « florinage »), Abel est taxé pour 68 Livres dont 40/13/3 par compensation avec sa créance sur la ville (pour logements de soldats) : c’est donc une perte sèche.

Extinction des branches collatérales.

On voit s'éteindre, au moins en ligne masculine :

  1. La descendance de Jaume et d’Antoine le vieux (les Serruriers) :

Pierre, fils d’Antoine le Vieux, ne possède (cadastre 1602) qu’un « pré, terre et herme » de 2 Eminées (15 ares) au lieudit Ruinas. Il a dû mourir sans postérité avant l'établissement du parcellaire de 1634 puisque ce pré appartient alors à son frère Antoine le jeune : celui-ci est à cette date propriétaire d’une maison rue des Anches et d’un ensemble de parcelles totalisant 17 Eminées 19 Cosses (1 Ha 35 Ares) ; cette relative « accumulation de capital » est de brève durée... du fait de ventes (?) ou de partages (?) ; au cadastre de 1660, on ne trouve plus sous rubrique « hoirs d’Antoine » qu’une Erninée de terre et une maison aux Forts, apparemment le solde des biens non encore partagés ; parmi les « hoirs », une fille (ou petite- fille), Catherine, qui vend en 1666 la maison de 1a rue des Anches (n° 198) mais c’est tout ce que l’on sait d’elle.

  1. Pas plus identifiables ne sont en 1660 les « hoirs de Daniel», propriétaires d’un verger de 5 Eminées (38 ares) « en Estan », où Daniel avait en 1634 une vigne et un verger d’1 Eminée 3 quartes (environ 13 ares) 4.

  2. ... ni ceux de Jean, fils de Georges, qui, en 1660, possèdent « derrière Vaux» un herme d’1 Eminée 1/2 : c’est peut-être ce qui reste de 7 Eminées de terre et herme figurant au nom de Jean en 1634 ?

  3. Calixte, second fils de Pierre, n’a pas eu de descendance masculine: ses biens ont été transférés en 1730 « sur J.P. Loubaud et Guillaume Philibert » : le dernier doit être son gendre puisque le 14 décembre 1748, l’acte de décès d’Elisabeth Magnan la donne comme veuve Philibert (nous avons donc peut—étre des cousins Philibert ?)

  4. Faut—il évoquer la descendance de Manson (second fils du Pierre de 1417) malgré toutes les incertitudes de ce que nous savons d’après la généalogie Gouvernet? Celle-ci mentionnant comme vivants en 1614 : Marie, épouse de Pierre Cordonnier, Jean et Pierre.

Jean est peut-être celui dont parle le Conseil général du 26 avril 1615 ; sa mère Marie Raphel a diffamé les prud’hommes (officiers de la communauté chargés notamment de l'évaluation des biens cadastrés qui peuvent avoir subi des moins-values depuis leur précédente estimation). Jean est donné comme recteur de la chapelle Ste Luce, ce qui ne veut pas dire qu’il est prêtre ni même catholique : les biens des chapelles ont été largement laïcisés sous la domination protestante et les recteurs peuvent n’être que les « rentiers » des acquéreurs (?). On ne sait rien d’autre de ce Jean.

Quant à Pierre, le cadastre de 1602 en nomme deux (outre le Pierre, fils d’Antoine déjà nommé et un Pierre Magnan dit Mondragon qui n’a rien a voir avec la famille — voir p.59 —) : pour les distinguer, on les appelle Pierre serrurier et Pierre tisserand. Le serrurier ne doit pas intéresser l’homme de loi de Gouvernet puisque des 1604, ses biens ont été transférés (n° 233), probablement sur des étrangers sans quoi les cessionnaires seraient revendiqués comme hommes du co-seigneur. Les biens du tisserand ont été transmis en 1613 à Esprit et Mathieu Brès ... parents ou non?

Ce que l’on peut conclure de toutes ces approches, c’est que la descendance masculine de toutes les branches collatérales de la famille a disparu au cours du XVIIème siècle.

En ligne masculine tout au moins, seuls subsistaient dès lors les héritiers d’Abel qui deviennent, pour s’exprimer dans le style de la satyre Ménippée, le «jetton droit et verdoyant du tige» de Pierre Magnan (1417).

Abel (1640 / 1715 ).

Il marque un tournant dans la vie de la famille.

D’abord parce qu’il est le premier à être mentionné par les actes d’état—civil : le 8 février 1692, lors du mariage de «Claude, âgé de vingt ans environ, fils d'Abel et de Béatrice Girard», puis le 17/4/1715, lors de son enterrement à Page de « 75 ans environ ».

Ensuite, parce qu’il est un « sachant écrire », ainsi qu’en témoigne sa signature, d’une belle calligraphie : on peut remarquer d’ailleurs, ce qui est fréquent à l'époque, que l'orthographe du nom n’est pas fixée puisqu’il signe MAGNAIN ainsi que son fils Claude; c’est son petit-fils Antoine puis ses arrière-petit-fils Claude et Jean qui adoptent la forme définitive de MAGNAN.

Enfin, diverses déclarations au cadastre, étalées de 1678 à 1701, le montrent acquéreur de diverses terres et maisons dont la possession le classe au rang des «mesnagers » (propriétaires vivant de leurs biens) quand est créé (dernières années du XVIIème siècle) l’impôt de la capitation. En même temps, laissant à son frère Calixte la maison de quartier des Forts, il s’installe dans « la grande rue du Bourg Triquedinard » qui joint l'église au pont (quartier bâti aux XIV—XVèmes siècles).

D’après un « État des biens en franc alu » (non daté, mais remontant aux années 1680), Abel possède quelques « alleux » (c'est-à-dire, en fait, qu’ils ne sont pas soumis au droit de « lodz et vente » ou mutation) :

  • verger à La Taulière que Pierre, son père, a eu de Marguerite Magnan, veuve de Jean Marcel, par acte du 1 décembre 1625 — reçu Guion (voir page 17)
  • les degrés de sa maison 3 pans en longueur et 1 pan en largeur
  • l’avancement de 2 bancs 10 pans de longueur et 1 pan de largeur.

Tout ceci ne constitue pas une grande fortune : maisons comprises, le florinage d’Abel ne dépasse guère, vers 1690-1700, 0,25% du florinage total. Ses biens agraires se composent de 2 Ha 8 de vignes, prés et vergers et de 1 Ha 7 d’hermes (bois et taillis) qui produisent du bois de chauffage, des buis et lavandins (utilisés comme engrais), et servent de pâturage au troupeau. Il possède en outre le matériel aratoire nécessaire et le bétail de traction adéquat : le 18 décembre 1697, l’lntendant de la province ayant imposé à Nyons la fourniture de trois mulets assez costauds pour tirer les « bagages » des soldats, et surtout les canons, Abel voit choisir le sien — ou l’un des siens — évalué 120 Livres.

À la fin de sa vie, il doit affronter la période difficile qui suit le « grand gel » de 1709 : crise grave dans toute la France, elle l’est tout particulièrement pour les provinces de vignes et de vergers. En effet, en 1709, ce n’est pas seulement la récolte de l’année qui est perdue, mais les ceps de vigne ou les arbres d’olivier qui sont morts (ce qui est exceptionnel à Nyons que son microclimat protège en général de ce risque). Il faut donc replanter vignobles et oliveraies, et les cultiver pendant des années avant leur première récolte (environ 4 ans pour les vignes et 7 pour les oliviers). Or, en 1717, Abel (ou plutôt sa succession, probablement pas encore liquidée), est taxé sur la base d’un florinage correspondant à 0,36% du florinage global : sa fortune foncière a donc progressé. Ce n’est d’ailleurs pas exceptionnel: d’une part les plus grandes fortunes, faute du numéraire nécessaire pour faire face aux frais de replantation, ont parfois dû aliéner une partie de leurs biens ; d’autre part, les salariés -— souvent propriétaires de quelques lopins de terres -- ont été tentés par l'émigration, temporaire ou définitive; les moyens propriétaires, au contraire, s’accrochant à leurs parcelles et survivant en louant leurs services aux plus riches, sont ceux qui ont le moins mal surmonté la crise, au prix, certes, de quelques années de vaches maigres, et ont ainsi maintenu, sinon augmenté, leur patrimoine.

Nous sommes donc en présence d’un bon gestionnaire, dont les capacités ne sont certainement pas étrangères au décuplement de la fortune (foncière) familiale (0,36°/o du florinage en 1717 contre 0,04% en 1602), mais sans oublier son mariage avec Béatrice Girard (probablement vers 1670 ?).

Les Girard sont en effet une ancienne famille de notables nyonsais ; au début du XVIIème siècle, ils possèdent l’un des 8 à 10 moulins à olives de la ville, et sont la troisième fortune foncière. Ils ont fréquemment occupé des fonctions (consulaire ou autre) pendant les Guerres de Religion; ils sont en effet très proches de Lesdiguières (le 2 mars 1576, celui—ci a député des commissaires pour faire approuver les comptes du Consul Antoine Girard, ce que le conseil consulaire — qui avait contesté ces comptes — doit «homologuer et allouer»). La situation est moins brillante au siècle suivant... peut-être en partie faute d’une protection aussi efficace ? Les Girard ne jouent plus qu’un rôle effacé à Nyons où ils semblent avoir vendu beaucoup de biens (à l’occasion de partages ?). Béatrice paraît n’avoir reçu de dot qu’en argent; aucun des biens acquis entre 1678 et 1701 ne provient de succession, mais d’achats à des étrangers.

Abel et Béatrice se sont certainement mariés au temple. Le premier s’est—il converti à cette occasion? C’est peu probable car, aux environs de 1670, le statut donné aux protestants par l’Edit de Nantes a déjà subi bien des atteintes. Il est donc vraisemblable que les Magnan avaient adhéré à la Réforme au XVIème siècle... ce que donne d’ailleurs à penser la position prise en 1598 par le cousin Antoine (voir plus haut). En tout cas, l’appartenance d’Abel à la religion réformée — jusqu’aux années 1680 » est attestée en juillet 1692 par son assujettissement à la «taille des nouveaux convertis» (pour compenser le service de la milice auquel seuls les catholiques sont convoqués).

Puis, le 11 janvier 1699, Abel assiste à une assemblée des habitants, à laquelle sont convoqués surtout les «nouveaux convertis» (l'Intendant de la Province avait été informé quelques semaines plus tôt que certains habitants de Nyons «se rendent à Orange — qui est encore principauté souveraine — pour y faire exercice de la R.P.R.») : ils sont «discrètement» incités à «marquer leur zèle pour la véritable religion catholique», en votant une dépense annuelle de 400 Livres pour «l'entretien d'un prédicateur qui prêchera les dimanches et fêtes pour l'instruction des familles... notamment celles des nouveaux convertis... et les sachant écrire se sont soussignés...», la plupart faisant suivre leur signature de la mention «nouveau converti» ou, plus sommairement, «N.C.» : c'est le cas d'Abel Magnan.

Ce passage au statut de «nouveau converti» a—t-il été pour lui un drame? C’est peu probable, pas plus pour lui que pour la majorité de ses co-religionnaires (l'émigration de protestants nyonsais semble avoir été faible). Confrontés depuis plus de cent ans à des interventions successives -- et en sens opposé -- des pouvoirs politiques dans le domaine religieux, et des Églises dans le domaine politique, les nyonsais — plus nyonsais que catholiques ou protestants - ont pris 1’habitude d’adhérer officiellement aux décisions qui leur sont imposées, mais de les appliquer de manière sélective.

C’est ce qui se passe à la fin du XVIIème siècle, aussi bien qu’à diverses reprises auparavant. Quoiqu’un arrêt du Conseil d’État du 26 mars 1682 - qui concerne la seule ville de Nyons — ait décidé «l'exclusion du consulat et du conseil politique de ceux de la RPR», une place y reste réservée aux nouveaux convertis jusqu’en 1706; ce n’est qu’à cette date, probablement en raison de la révolte des camisards cévenols, que l'administration royale se préoccupe de la question, la désignation des conseillers devant être faite désormais en présence et avec l’accord du vice—sénéchal de Montélimar... ce qui n’empêche pas celui-ci d’accepter un bon nombre de « nouveaux convertis » parce qu’il a confiance en eux (alors qu’en bien d’autres lieux, l’exclusion des « nouveaux convertis » -- et de leurs descendants -- se perpétue pendant un siècle).

Abel n’a jamais été conseiller au consulat, mais, le 11 février 1697, il est désigné comme « consul des prés » : celui-ci est « officier de la communauté », chargé de la gestion de la « grande prairie» d’environ 45 Ha bordant la rive droite de l'Eygues, et partagée entre plus de cent propriétaires; c’est au consul des prés quïncombe la fonction d’entretenir le «béal» (canal d'irrigation) et de répartir entre propriétaires les droits d’arrosage et les frais y afférents. Le l7 février 1697, il demande, ce qui est accepté par le consulat, d’être remplacé dans ces fonctions par son fils Claude.

Pour avoir un état civil, les nouveaux convertis ne pouvaient éviter de se marier à l’Église ni d’y faire baptiser leurs enfants; mais ceux d’entre eux qui avaient gardé leurs convictions protestantes se faisaient enterrer « à la campagne »... ce qui n’empêchait pas leurs héritiers d’obtenir un acte de décès (d’autant moins que le curé d’alors, parfois accusé de préférer la chasse à son ministère, ne faisait aucune difficulté pour l’établir). Abel Magnan n’a pas fait partie de ces réfractaires puisque ses obsèques ont été célébrées, comme on disait, « suivant le rite de la Sainte Eglise Romaine ».

Chapitre III: Au XVIII ème siècle

Claude 1671- vers 1730)

Son acte de mariage — à l’Eglise — le 8 février 1692 le donne « âgé de vingt ans environ » ; il est donc probablement né en 1671 et a dû être baptisé au temple, ce qui en fait un « nouveau converti ». Il épouse Claudine PORTE, fille de Jean, et âgée de seize ans.

Les Porte, dont la fortune foncière est moyenne, font cependant partie des riches : depuis qu’on les connaît, ils figurent parmi les plus importants « cordonniers » (fabricants de chaussures) qui trouvent leurs débouchés dans les marchés voisins et notamment à la foire de Beaucaire. La « cordonnerie » et le tissage sont, à peu près à égalité, les deux activités artisanales de Nyons.

Alors que la plupart des familles nyonsaises se partagent entre adeptes des deux religions, on ne connaît aucun Porte protestant. On repère un Deydier Porte, 2ème Consul en 1606 (c’est l'époque où le 1er Consul est obligatoirement protestant) et le même (ou un autre) Deydier, ler Consul en 1632 (le poste est alors réservé à un catholique) puis un (ou deux ?) Jean Louis, 1er Consul en 1708 , 1721, 1726, 1732, un Claude en 1729...

Claude Magnan se trouve ainsi propulsé en milieu consulaire; après avoir été «Consul des prés» en 1697, il est désigné le 31 janvier 1716 comme conseiller du Consulat : sa qualité de nouveau converti n’a pas empêché le vice-sénéchal d'approuver cette nomination.

Les fonctions consulaires ont toujours été prenantes, et parfois onéreuses pour ceux qui les exercent..., en tout cas ont toujours suscité des critiques. Mais elles comportent à l’époque des difficultés particulières :

  1. Les problèmes financiers de la ville au XVIIème siècle ont eu pour conséquence de dresser — face au Consulat — un pouvoir de fait des fermiers 5 (moulins, mesures de l’huile... collecteurs d’impôts, étapiers...); il était certes légitime que ceux-ci ne veuillent ni perdre d’argent ni être entraînés dans des procès douteux... mais l’abus est manifeste lorsque le Consul de 1719 afferme le moulin à grignons de gré à gré, au mépris de la règle traditionnelle des enchères publiques, et à des conditions très défavorables aux apporteurs de grignons ;

  2. En 1693, le souci de trouver des recettes pour le Trésor royal avait entraîné la création d’un « office héréditaire de Maire »: l’acquéreur de cet office, pour rentabiliser son investissement, avait recouru à des pratiques (non) douteuses qui lui avaient valu cl’êtte condamné par le Parlement de Grenoble.

  3. Pour remettre de l’ordre et faire face aux difficultés créées par le «grand gel», l'intendant de la Province avait fait nommer :

  • un nouveau «châtelain royal», ].A. Duclaux, d’une des plus riches familles nyonsaises qui, par ailleurs, détenait depuis deux ou trois générations l’office de Président de l’Élection de Montélimar (office fiscal)

  • et un « subdélégué» chargé notamment de remédier aux principales difficultés créées par la crise économique.

Malheureusement les deux hommes se sont brouillés en 1717 le « subdélégué» mettant fin au régime fiscal (à vrai dire aberrant) que les Duclaux s’étaient fait reconnaître une quarantaine d’années plus tôt.

Tout ceci débouche évidemment sur une avalanche de querelles personnelles dont le caractère Clochemerle vire à l'empoignade lorsqu’en 1721, Jean-Louis Porte, devenu 1° Consul, secoue vigoureusement le cocotier en faisant annuler le contrat du moulin à grignons passé par son prédécesseur de 1719 en même temps que, lors du « système » de Law, il brusque ].A. Duclaux pour lui faire accepter le remboursement en billets de banque d’une créance de 14 000 Livres que sa famille détenait sur la ville depuis 80 ans, au taux de 5%, honnête au XVIIème siècle, mais ne correspondant pas aux conditions du XVIIIème.

Contre ].L. Porte qu’ils dénigrent comme un vulgaire cordonnier entouré de conseillers « illitérés », se groupent autour de ].A. Duclaux les « personnes de quelque distinction » dont le Consul de 1717, « maître chirurgien » (c’est alors un peu plus qu’un rebouteux, mais beaucoup moins qu’un médecin ou un apothicaire), un notaire (gendre du « Maire héréditaire» condamné par le Parlement)...

On peut supposer que cet environnement n’a pas enthousiasmé Claude Magnan qui, le 20 octobre 1717 demande et obtient son remplacement au conseil, faisant valoir sa parenté avec deux autres conseillers, un Porte et un cousin des Porte (la «parenté » est une des «incompatilités» prohibées par les règlements en vigueur, mais il arrive assez souvent que l’on passe outre, l'incompatibilité la plus grave concernant tous ceux que leurs intérêts opposent -- ou peuvent opposer -- à la communauté, et spécialement les « fermiers »).

Outre cette brève incursion dans la vie consulaire, il est donc essentiellement « mesnager » comme son père dont il a hérité.

Il a eu trois enfants :

  • Marguerite, née le 27 janvier 1694, qui épouse Joseph Quenin (probablement en 1717, date à laquelle divers biens sont transférés au nom de son mari — déclarations au cadastre n° 89 à 93 — : une des maisons de la rue Triquedinard, 5 1/2 Eminées de vignes, 1 Eminée de terre) ; son fils Jean Quenin est baptisé le 12 octobre 1727 (la marraine est sa jeune tante Claudine Magnan). Elle meurt le 21 décembre 1767.

  • Claudine, baptisée le 12 juillet 1712 (filleule de Marguerite qui précède) ; mariée le 10 juin 1732 à jean-Baptiste Artaud, un « étranger» de Miscon. On ne sait rien de plus d’elle. Est-ce une coïncidence : un Artaud figure en tête des 23 abonnés au téléphone de ce trou perdu, proche de Luc-en-Diois (région victime de l’exode rural au XIXème siècle)

  • Antoine, qui suit.

Claude a vécu assez longtemps pour être parrain, le 17 mai 1727, de son petit—fils Claude, puis pour assister, le 9 septembre 1728 au baptême de sa petite—fille Marie-Madeleine (dont Claudine Porte, sa femme, est marraine). Il est mort vers 1730? (lors de son mariage en 1732, Claudine est dite « fille de feu Claude »)

Antoine, premier Consul de 1740.

Baptisé le 27 janvier 1705, il a pour parrain Jean Martin (dont c’est la seule apparition dans la chronique familiale) et pour marraine Marguerite Porte. Il a 25 à 30 ans à la mort de son père auquel il succède comme « mesnager » et dont il est héritier à l'exception des biens remis en 1717 a sa sœur Marguerite (on ne sait comment a été dotée son autre sœur Claudine).

Il a épousé, probablement en 1726 (?), Madeleine Jouve: c’est un nom répandu tant a Nyons (un Louis Jouve, alors habitant Nyons, est probablement le frère de Madeleine) qu’à La Motte mais je n’ai trouvé leur acte de mariage ni à Nyons ni à La Motte. Le baptême de leur fils Claude, à Nyons le 13 juin 1727, indique comme parrain son grand-père Claude Magnan et comme marraine sa grand-mère maternelle, Madeleine Desandrès (épouse Jouve), de La Motte; est présent jean-François Jouve, son « oncle maternel» (donc normalement frère de sa mère, à moins qu’il ne s'agisse d’un grand-oncle ?).

Le 9 septembre 1728, leur fille Marie-Madeleine a pour parrain Joseph Quenin (le beau- frère de son père) et Claudine Porte, sa grand-mère paternelle.

Madeleine Jouve meurt, bien jeune encore, le 5 avril 1737, laissant deux enfants de 8 et 9 ans. C’est sans doute une des raisons qui incitent Antoine à se remarier rapidement, le 12 septembre 1737 ; il épouse Quenine Quenin, fille de feu Jean-Louis, dont les deux frères assistent au mariage : Jean-Pierre (qui serait, lui aussi, « cordonnier» ?) signe son nom en majuscules un peu tremblotantes, mais «non ladite Quenin et son frère Louis illitérés)».

Quenine parait avoir su établir une excellente entente avec ses beaux—enfants : ceux-ci, le 20 février 1742, donc à 13 et 14 ans, sont parrain et marraine de son troisième enfant car elle a une nombreuse famille ; malheureusement, seul le dernier, Jean, né le 20 novembre 1751, parvient à l'âge adulte, mais passera le seuil des 80 ans puisqu’il meurt le 18 février 1832.

Contrairement à son père, Antoine a participé avec beaucoup de continuité à la vie communautaire, comme conseiller, comme syndic (nouveau nom du trésorier) en 1734 et comme 1° Consul en 1740. L’exercice de la fonction consulaire est alors moins semé d’embûches qu’au début du siècle : les oliviers replantés depuis 1710 sont en pleine production et l’huile d’olive se vend bien ; les impôts sont moins élevés (en monnaie constante) : la ville a donc pu assainir ses finances et, du coup, les fermiers sont rentrés dans le rang.

L’année 1740 — celle de son consulat — est cependant marquée par le séjour (plus d’un an) de deux escadrons de hussards. Ce n’est plus une charge aussi lourde que pendant la guerre de Trente Ans, puisqu’il fallait alors non seulement loger mais nourrir les soldats, le remboursement de la dépense étant aléatoire, et en tout cas toujours tardif. En 1740, seul le logement est exigé (partie dans des locaux affectés à cet effet, partie chez les particuliers), ainsi que les fournitures nécessaires à leurs chevaux, dont le coût est d’ailleurs réparti entre Nyons et villages voisins. Tout ceci occupe certes très quotidiennement les Consuls... qui doivent en outre intervenir dans les inévitables réclamations relatives aux vols de poulets ou de lapins sans compter, certainement, «les cris aigus des filles chatouillées ».

.................... ENCADRÉ ....................

Les QUENIN

Les Quenin sont déjà alliés aux Magnan depuis le mariage de Marguerite, sœeur d’Antoine, avec Joseph Quenin, vraisemblablement cousin de Quenine. Ils semblent avoir disposé de fortunes assez moyennes et ne participent que peu aux responsabilités communautaires (encore que Jean-Louis, probablement père de Quenine, ait été Consul en 1717).

Leur patronyme est très répandu dans la région (Saint Quenin a laissé son nom à l’église ex—cathédrale de Vaison). Il n’y a donc peut-être aucune relation, de descendance ou de cousinage lointain, entre les Quenin du XVIIIème siècle et ceux qui, au XVIème, avaient joué un rôle notable dans la vie nyonsaise: Claude, 2ème Consul (représentant les catholiques) en 1567 et 1571 ; Antoine le Vieux, notaire, peut-être son frère, et Antoine le jeune, seigneur de Rouillans (?), probablement son fils (?), 1er Consul en 1600 (et donc devenu protestant). On connaît surtout Claude, dont l'intervention dans la vie communautaire nyonsaise est marquée par deux épisodes significatifs :

  1. En 1567, il avait été accordé une modeste subvention aux « Moynes de Maugouvert » à l’occasion du Carnaval ; c’était une coutume fort ancienne visant à laisser se défouler la jeunesse de la ville ; mais, si elle était tolérée -- sinon encouragée -- par l’Église catholique, elle était prohibée -- comme idolâtrie -- par l’Église réformée. Aussi, les Consuls de 1578 (auxquels est revenue tardivement la charge d’approuver les comptes de 1567) décident de laisser à la charge de Claude Quenin les quelques Livres qu’il avait déboursées «attendu que la ville n’a rien de commun avec lad. Abbaye ».

  2. En 1569, une « disette» (et donc une «cherté») des grains avait amené les Consuls à négocier un gros achat de froment au Comtat, ce qui nécessitait une autorisation de «Monsieur le Cardinal» et c'est Claude Quenin qui avait été chargé de la négociation, puis de la distribudon aux habitants à 18 sols l'émine sauf pour les «pauvres» (ou habitants provisoirement appauvris): ceux-ci lui remettront des «bulletins» émis par les Consuls et c'est à ces derniers qu'il appartient de se faire payer ce qui sera possible (et quand ce sera possible). Ce double compte en monnaie et en bulletins n'était pas encore établi lors de la reprise des guerres civiles ni, malgré une tentative en ce sens, dans les années 1581-1586. En 1595, tout le monde est d'accord pour en finir mais un deuxième litige vient se greffer sur le premier; les Quenin avaient été «rentiers» du seigneur, à l'époque où la seigneurie était «engagée» aux Sires de Rousset (entre 1577 ? et 1593) et, en tant que tels, avaient exigé le paiement du droit de "lodz et ventes" (droit de mutation); de nombreux habitants ayant objecté (à juste titre ou non) qu'ils n'en étaient pas redevables, hommes du coseigneur (mais il n'y en avait plus beaucoup) ou "alleutiers", le consulat avait pris leur défense. Ce n'est qu'en 1598 qu'une transaction met fin à ces deux différends.

........................ FIN ENCADRÉ ........................

D’après un historien des protestants de Mens-en-Trièves (très conditionné), les deux autres escadrons du même régiment auraient été envoyés à Mens afin d’y punir (comme à Nyons) les «nouveaux convertis» mal convertis. Mais en fait, dit-il, ces hussards étaient des hongrois recrutés parmi les «Malcontents», c’est-à—dire les protestants qui, pendant la Guerre de Succession d’Espagne, s’étaient révoltés contre les Habsbourg en même temps que les Camisards des Cévennes se révoltaient contre Louis XIV. Aussi ces hussards auraient-ils pratiqué à Pégard des protestants de Mens une politique de «fraternisation» qui ridiculisa 1’Intendant de la Province, celui-ci devant mettre fin à l'opération avant que toute la population du Trièves soit magyarisée. Naturellement, je ne me fais l’écho de cette thèse — que j’enjolive à peine — qu’à titre folklorique.

Antoine Magnan est mort le 12 mars 1754, à l'âge de 49 ans. Son testament, rédigé deux jours plus tôt :

  • lègue (outre de petites sommes aux pauvres et à la confrérie des Pénitents) 1500 Livres à sa fille Marie—Madeleine (confirmant «les articles du mariage qu’il y a entre elle et le Sieur Pierre Borgeaud du lieu d’Aubres », contrat passé en 1753, mais le mariage n’a pas encore été célébré.

  • Ses autres biens revenant « par égale part et portion » à ses deux fils Claude (26 ans) et Jean (2 ans), mais grevés d’un usufruit en faveur de Quenine Quenin.

On perd la trace de Marie-Madeleine mais peut-être est-ce d’elle que descend un notaire Borgeaud que l’on trouve dans la région au XIXème siècle ?

Claude (1727 - 1791 ?) et l'installation à La Motte.

C’est en 1753 que Claude va s’installer à La Motte, où sa descendance est toujours représentée —- au moins en période de vacances — par la famille Chatel.

La Motte est à 35 Km de Nyons. La route, qui longe l’Eygues jusqu’à Rémuzat, puis l’Oule, est d’abord bordée par de nombreuses oilveraies, les derniers oliviers se voyant autour du village perché de St May qui a jadis fait partie du «petit diocèse» de Val—Bodon (quelques paroisses) ; cette singularité ne caractérise pas la seule carte ecclésiastique car, en sortant de St May vers Rémuzat, on entre alors dans l’enclave provençale du Val d’Oule, rattachée à la viguerie de Sisteron: Cornillon, Cornillac, La Charce... en font partie. Cette situation remonte au XIIIème siècle, lors de la mort de Guillaume de Sabran, dernier comte de Forcalquier, dont les petites-filles avaient épousé respectivement le Comte de Provence et le Dauphin du Viennois : c’est ce dernier qui recueille finalement la majeure partie de l'héritage... Mais 1’Evêché de Gap, si sa ville épiscopale était dans le comté de Forcalquier, déborde largement sur 1’ex-Marquisat de Provence (dont les Baronnies) et les évêques avaient joué savamment de la compétition entre héritiers, accroissant largement leur « temporel» en reconnaissant — au gré des circonstances — le tenir du Comte de Provence ou du Dauphin. La Motte, que traverse un coude de l’Oule, a dû un temps appartenir à cette enclave provençale, mais a réintégré la mouvance dauphinoise (Sénéchaussée de Valence, vice-sénéchaussée du Diois) à une date indéterminée mais certainement antérieure au XVIIème siècle.

Autre événement important : suivant la tradition, les Mottois étaient tous devenus protestants mais entre 1562 et 1573 auraient quelque peu hésité entre les deux religions. Aussi, lors de la prise de la ville par Dupuy-Montbrun en 1573, tous les mâles auraient été massacrés, les soldats protestants se partageant leurs biens et leurs veuves... Mais depuis lors, bien des changements sont intervenus.

Rien n’indique notamment que les Desandrès (famille de la grand-mère maternelle de Claude) aient été protestants : Michel est devenu notaire en 1727 alors que depuis ur cinquantaine d’années, seuls des catholiques sont admis a cet office; un autre Michel, enterré 15 janvier 1689, est prêtre et un Jean-François, prieur de Jonchaires, célèbre, le 27/6/1695, mariage de Madeleine Desandrès et de Pierre jouve : il est peu probable que 5 et 11 ans après la Révocation de l’Edit de Nantes, ces ecclésiastiques soient de «nouveaux convertis ». L’adhésion des Jouve à la Réforme est plus vraisemblable (malgré leur « conversion» de 1684) ce qui expliquerait que ce ne soit pas à un Jouve, mais à un Magnan mieux converti que revienne un part de l'étude de notaire.

C’est probablement aussi dans une famille catholique que Claude choisit son épouse, Elisabeth Baral: elle doit descendre de Joseph, originaire de La Tour du Pin (où la Réforme a peu prospéré) qui, le 7 juillet 1687, avait épousé à La Motte Madeleine Vosge.

C’est de la famille Baral que vient la « maison Magnan » de La Motte, comme en témoigne le nom gravé sur la marche d’entrée. Sur cette famille (en dehors d’une hypothétique parenté avec le Président Baral de Montferrand6 dont le jeune Beyle, pour une fois en désaccord avec son grand-père Gagnon, admirait tant l’amabilité), la seule indication venue a ma connaissance concerne la famille Charvet (à Domène, dans l’Isère) ; pourtant une lettre du 23 décembre 191 de la cousine Charvet, née Baral, à mon grand-père parle de René Baral, tué en Lorraine en laissant quatre fils (?).

Claude est donc associé, à l’étude de La Motte, avec Jean-François Desandrès (1753/1763 puis Louis-Joseph (1763/1791).

La Motte n’est alors qu’un gros village à peu près Nyons sans les olives. Son étude notariale a aujourd’hui disparu et la valeur de ses maisons et terres a sensiblement régressé au XIXème siècle (il en est de même de tout l’Est de la Drôme). Mais c’est alors un centre non négligeable. L'héritage Jouve-Desandrès auquel s’ajoute la dot Baral est probablement supérieur à la part revenant à Claude sur les biens paternels.

De son mariage naissent quatre fils :

  • Jean-François (le 5 avril 1761)

  • Pierre (dont descend la famille Urtin)

  • Charles (dont la descendance masculine est éteinte : peut-être y a-t-il des cousins ?)
  • Abel (qui a une nombreuse descendance).

Jean, châtelain royal à Nyons.

Alors que Claude quitte Nyons pour La Motte où l'attirent ses intérêts patrimoniaux, son frère Jean ne quitte pas sa ville natale.

Il n’est âgé que de deux ans à la mort de son père, mais malgré le problème financier posé par son instruction, il mène à bonne fin des études satisfaisantes.

Le 14 décembre 1773, il acquiert l’étude du notaire Roche pour le prix, modeste, de 400 Livres ; il est vrai que cette vente n’est pas parfaite puisqu’elle réserve les droits que pourraient faire valoir, à leur majorité, les fils du vendeur.

Et, «le quatorze février l’an de grâce 1776 et de notre règne le deuxième», le Roi Louis XVI lui «donne et octroie l'office de capitaine châtelain de la ville de Nyons en Dauphiné... aux honneurs, autorité, prérogatives, privilèges, pouvoiirs, fonctions, exemptions, prééminences, rang, séance, gages et autres droits, fruits, profits, revenus et émoluments aud. Office appartenant».

Sous ces redondances, la châtellenie est un « office » vénal, d’une valeur de 3000 Livres. La fonction, d’origine seigneuriale, est fort ancienne mais a beaucoup évolué: le châtelain n’a plus à percevoir les « droits » du seigneur depuis que la seigneurie a été «engagée» à la ville qui en encaisse les revenus. Il reste quelques fonctions judiciaires (limitées à la basse justice) et des responsabilités administratives: le châtelain est le représentant du Roi... pratiquement le seul depuis que le Gouverneur de la ville (pouvoirs militaires) n’a plus qu’un titre honorifique (et une pension de 300 Livres payée par la ville où il ne réside plus et ne paraît jamais).

La vieille organisation consulaire a disparu en 1768 (réforme L’Averdy) laissant la place à une mairie : le maire est choisi (sur une liste de notables) par le Gouverneur du Dauphiné. C’est lui qui préside son conseil alors que, précédemment, le conseil consulaire était convoqué et présidé par le châtelain ... mais sans pouvoir « cueillir les voix », privilège du premier Consul.

Cette mise au point n’a pas fait disparaître toute concurrence entre châtelain et pouvoir municipal: le Maire, comme ses prédécesseurs consuls, ne peut intervenir dans le domaine judiciaire (le Parlement de Grenoble est très strict en la matière)... mais il ne se fait pas faute de critiquer les décisions du juge (trop bienveillant envers les délinquants) ou du substitut (trop enclin à classer sans suite divers dossiers).

Une nouvelle pomme de discorde était apparue en 1766 avec le «Règlement de l’hôpital »: c’était essentiellement autrefois une aumônerie gérée par «un officier» de la ville, le recteur des pauvres ; il avait été transformé lorsqu’un début d’hôpital (au sens moderne) avait fait son apparition à côté de l'aumônerie. Cette réforme était due principalement au curé de la paroisse ; c’est donc à ce dernier et au châtelain que reviennent les premiers rôles au « Bureau de charité » où le Maire n’est plus qu’invité, tandis que le recteur des pauvres disparaît. Et les motifs de dispute sont d’autant plus évidents que la ville est débitrice de l’hôpital.

Pour ajouter quelque sel aux querelles potentielles, Louis Constance Duclaux (dit de Chausans ; les membres de cette nombreuse famille sont désignés par le nom du lieudit où ils ont leur principal établissement) est en fait, comme Maire, Échevin ou Conseiller, un permanent de la Mairie. Homme intègre et bon administrateur, il est aussi très préoccupé des préséances et accueille avec bienveillance les coups d’encensoir : «M. Duclaux qui est si généreux... M Duclaux qui est si délicat...»

Manifestement, ce personnage agace le châtelain, qui ne s’en cache pas. Alors que son grand—père Claude avait voulu se tenir à l’écart des querelles locales, et que son père Antoine avait fait comme s’il les ignorait, Jean n’hésite pas à partir en guerre. En 1784 il faut l'intervention de son frère Claude, venu exprès de La Motte, pour conclure une transaction empêchant un procès.

Est—ce à dire que le châtelain est un peu «tout fou» comme le laissent entendre divers comptes-rendus de délibération ou pièces de procédure ? Outre que ces documents, rédigés sous la censure vigilante de Louis-Constance, sont d’une partialité évidente, le châtelain apparaît sous un jour assez différent par ce que l’on connaît du procès des « drayes ». Ces dernières sont les chemins réservés aux troupeaux allant d’un lieu de pâture à un autre, énumérés dans un « livre des drayes » remontant au milieu du XVème siècle. Depuis lors, le développement des superficies cultivées (gagnées sur les broussailles), avait entraîné l'interdiction de l’élevage de chèvres, grandes déprédatrices (arrêt du Parlement, 1715) et, certainement, une forte diminution de l'élevage ovin ; le réseau des drayes du XVème siècle était donc disproportionné aux besoins du XVIIIème et le Consulat de 1759 avait décidé de distinguer «celles qui doivent être rétablies et celles qu'il convient d'albeger». Récupérer quelques terres cultivables à une époque où l'accroissement de la population est indéniable, c’est le bon sens même mais l'affaire avait traîné, débouchant sur un procès contre la Mairie récalcitrante. Le châtelain soutient les demandeurs au profit desquels d’ailleurs l’arrêt est rendu (la municipalité de 1788/1789, répondant au questionnaire des États de Romans, s’obstine encore à réclamer le retour au XVème siècle).

Abel avait acquis une fortune foncière modeste mais se situant à un rang non négligeable, au début du XVIIIème siècle. Dans la seconde moitié du même siècle, il n’en subsiste rien, soit que ses successeurs aient été moins bons gestionnaires, soit simplement parce que

  • il a fallu doter les deux sœurs et la fille d’Antoine;
  • la mort prématurée de celui-ci a dû contraindre sa veuve à quelques ponctions sur le capital;
  • Jean a eu besoin de numéraire pour payer son étude de notaire et son office de Châtelain.

Quenine Quenin n’a recueilli que peu de biens (0,01% du florinage ; n° 258/259) dans la succession de sa famille.

Quant à Jean, il ne possède aucun actif foncier. La situation de notaire et surtout de châtelain en fait cependant un parti recommandable et il épouse Anne Duroux, fille de feu Jacques, avocat, et d’Anne Broc, résidant à Privas en Vivarais. D’après un acte de 1818, ses biens en Vivarais auraient produit environ 18 000 Livres, réinvesties à Nyons, essentiellement :

  • en terre et pré à Novezan, d’un florinage d’environ 0,2% du florinage total (ces prairies irrigables sont les meilleures terres)
  • une maison qu’un acte de procédure ultérieur permet de situer au milieu de la façade Ouest de la place du Marché (ou place des Arcades) : lors du percement de la rue traversant cette place, dans les années 1820..., la partie Nord de cette maison est expropriée, les Magnan demeurant propriétaires de la partie Sud.

Le 28 octobre 1787, naît leur fils Paul Jean Jacques Ferdinand (appelé Paul par l’état-civil et Ferdinand en famille), baptisé le 31 octobre; il a pour parrain son cousin germain mottois Jean-François (fils aîné de Claude) et pour marraine sa grand-mère Duroux.

Chapitre IV Les Magnan et la Révolution

En Dauphiné, la révolution ne commence pas le 14 juillet 1789 mais le 7 juin 1788 avec la "journée des Tuiles", suivie par l'Assemblée de Vizille (21 juillet 1788) puis la convocation à Romans des États Provinciaux, tombés dans l'oubli depuis environ 150 ans. Toute cette agitation a été suscitée par le Parlement de Grenoble (qui, prétendant à un rôle constitutionnel, s'obstine dans une opposition systématique au gouvernement), par une partie de la noblesse (qui a perdu une grande partie de ses pouvoirs depuis la disparition des États Provinciaux) et par des "révolutionnaires" (dont le chef de file, Barnave, sera bientôt guillotiné par d'autres révolutionnaires).

Jean-Frangois, de la politique à l'administration.

En 1788, les communautés de La Motte, Chalancon, Establet et Rottier désignent pour les représenter aux États de Romans Jean-François Magnan, avocat et notaire royal associé à son père à La Motte. Pour un juriste confirmé, il est certes tentant de procéder à un réexamen de l'administration provinciale qui, depuis 150 ans, est une chasse gardée de «Monseigneur l'Intendant» et de ses subdélégués. Aussi l'Assemblée -- au moins certains de ses membres -- se met-elle au travail, adressant un questionnaire aux villes et villages de la province; les réponses que l'on connaît tracent d'ailleurs un tableau intéressant du Dauphiné d'alors... mais c'est leur seul mérite, la réunion des États Généraux mettant fin aux États Provinciaux avant qu'ils aient pu en aborder l'examen.

De manière quasi-automatique, Jean-François devient, en 1790, lors de la création des départements, l'un des «administrateurs» de la Drôme (équivalent de conseiller général); il est en 1792 l'un des quatre commissaires (deux de la Drôme, deux des Bouches—du-Rhône) chargés de l'annexion au Royaume du Comtat Venaissin. Leur mission est de brève durée, du 21 mai au 21 août, car la parole est aux armes plus qu'à l'administration.

Avignonais et Comtadins bénéficiaient depuis longtemps d'une sorte de double nationalité romaine et française, et étaient évidemment fort attachés à cette dernière... mais surtout Avignon que le batelage du Rhône et la vente de quelques produits manufacturés rendent dépendant de la France, plus que le Comtat agricole. Donc, après avoir accepté l'annexion, les Comtadins hésitent devant l'évolution de la Législative et surtout depuis la Constitution Civile du Clergé, alors qu'Avignon persiste dans le premier choix : Carpentras contre Avignon, cette dernière menée par «Jordan Coupe-Têtes»... on en est là (avec bon nombre de massacres) lors de la brève mission des «commissaires». L'année suivante, l'adhésion au «fédéralisme» girondin des Marseillais -- qui occupent temporairement Avignon tandis qu'un camp royaliste s'installe en Ardèche -- donne une coloration différente aux conflits : patriotes contre traîtres, catholiques contre anticléricaux, campagne contre ville, royalistes contre républicains, vrais révolutionnaires contre déviationnistes... on n'a que l'embarras du choix. La même ambiguïté apparaît d'ailleurs dans le sort des massacreurs: Jordan Coupe Têtes (Avignon), convoqué par la Convention et s'imaginant probablement recevoir un sabre d'honneur, est guillotiné sur ordre de Robespierre qui doit lui supposer quelques ambitions personnelles ; Payan (Bollène) monte aussi sur l'échafaud, mais seulement après Thermidor ; quant au commandant Suchet (Bedouin, coupable d'avoir arraché son «arbre de la liberté»), il devient quelques années plus tard Maréchal et Duc d'Albufera.

Après cette mission impossible en Comtat, dont la fin coïncide avec l'arrestation du Roi, les notices biographiques consacrées à Jean-François mentionnent sa «disparition» tout au moins sur le plan politique, car il revient à La Motte où il reprend apparemment son activité de notaire. Les conventionnels du département essayent cependant d'obtenir sa collaboration : une correspondance conservée aux Archives Nationales (dont j'ai omis de noter la référence) témoigne du désir de l'administration départementale de le faire désigner comme «agent national» (œil-de-Moscou) auprès de la municipalité de La Motte ; en réponse, la Mairie fait état d'un certificat médical: ce «jeune homme» a besoin de grand air et l'équitation est la seule activité a laquelle il peut se livrer.

D'après deux documents des 15 Messidor et 30 Fructidor An III (juin et septembre 1795), qui le qualifient de «notaire public y La Motte-Chalancon», il achète à «Alexis-Charles-Alexandre de Simiane, ancien militaire» le domaine de Grand Grange à Arnayon (proche de La Motte) et trois moulins «cidevant banaux» à Arnayon et localités voisines. Le prix est de 130 000 Livres, évidemment payable en assignats : l'acte précise que la vente a pour objet de payer les dettes des Simiane et qu'au cas ou 2/3 des créanciers n'auraient pas accepté le paiement dans un mois, l'opération serait annulée. À cette époque les assignats sont dévalués d'environ 40% par rapport à la valeur-or, et les créanciers n'ont guère dû les accepter pour plus de 50% de leur valeur nominale, soit pour 65-70 000 Livres/or (ou le même montant en francs germinal, dont la valéur- or est pratiquement la même) : c'est plausible puisque, dans les années 1860, les héritiers de Jean— François, après vente des parcelles les plus excentrées, évaluaient la Grand Grange a 60 000 francs (environ 64 Hectares de terres et hermes).

Jean-François aurait également acheté puis revendu divers bien des Simiane à Mollans- sur—Ouvèze et «la terre de Lagarde-Adhémar... cidevant propriété dudit Magnan père», selon un projet d'acte de partage non daté mais remontant a la décennie 1830 puisqu'il y est qualifié de sous-directeur de l'Enregistrement et des Domaines : la vente de Lagarde-Adhémar doit être relativement récente puisqu'une créance subsiste, dans ce projet de partage sur «les héritiers du Sieur Pradelle, de Donzère», son ancien fermier7

Tout ceci dénote une certaine aisance mais un niveau de fortune qui reste moyen.

Jean-François avait fait sa réapparition -- ainsi que bien d'autres royalistes -- comme «administrateur» de la Drôme en 1795-1797, mais est «fructidorisé» le 25 novembre 1797 : inculpé pour une «affaire d'émigrés» (s'agit-il des Simiane ?), incarcéré et condamné le 1“ mars 1798, il parait avoir été rapidement libéré.

Son expérience de la vie politique avait été décevante : les États de Romans, à peine assemblés, avaient perdu leur raison d'être ; la mission en Avignon avait été rendue inutile dès son origine ; et l'alternance des coups d'Etat thermidorien, fructidorien. .. laissait peu de place elle aussi pour un travail constructif. C'est probablement ce qui décide Jean-François à s'orienter vers l'AdministratiOn de l'Enregistrement et des Domaines.

Il y a été précédé par ses frères Charles et Abel qui ont exercé leurs fonctions en Gironde dans les années 1800. C'est probablement de Charles qu'il est question dans les Mémoires de Mme de La Rochejaquelin : celle-ci récupère les biens de son père (tué en Vendée après l'échec de la «virée de galerne») et déclare avoir «tout dû» à quatre fonctionnaires des Domaines dont «M. Magnan».

Jean-François, après divers postes secondaires, est Directeur à Gap de 1808 à 1812, puis Directeur des Domaines dans les «départements» hollandais de 1812 à 1814. Un temple protestant réinstallé à cette époque (à La Haye ou Amsterdam ?) est orné d'une pierre inaugurale mentionnant les noms de divers responsables administratifs français dont le Directeur des Domaines qui avait dû évidemment intervenir dans la procédure (souvenir rapporté par mon père d'un voyage en Hollande vers 1930).

Après l'évacuation de la Hollande, il est de 1814 à 1816 Directeur à La Rochelle (premier contact de la famille avec cette ville) avant de trouver un poste plus approprié à son niveau hiérarchique, à Versailles (1816/ 1833) et de terminer sa carrière comme "Sous-Directeur de l'Administration de l'Enregistrement et des Domaines" à Paris (1833-1839)... dates indiquées par toutes les notices biographiques : il était peut-être alors d'usage de maintenir en poste des fonctionnaires de son niveau même septuagénaires ? Il meurt en 1845.

Il s'était marié au Buis le 25 janvier 1796. «Marie Victoire Philis Lagarde», son épouse, appartenait à une famille de Séguret (village comtadin au pied des Dentelles de Montmirail) où l'on retrouve au milieu du XVIIIème siècle l'acte de décès d'un «Lagarde, tabellarius». Son père, comme beaucoup de comtadins, aurait servi dans les armées du Roy et terminé sa carrière comme Gouverneur de Villeneuve-les-Avignon. Peu d'autres renseignements sur les Lagarde : ma grand-mère se souvenait qu'en 1884 (grand-père étant alors en garnison à Valence), elle avait rendu visite à des cousins Lagarde souvenir probablement un peu enjolivé puisque ledit cousin aurait été page à la Cour de Louis XVI : belle longévité ! Le ménage en question n'a pas dû avoir de postérité, un faire-part familial de 1896 nommant encore une «Madame de Lagarde» sans la mention traditionnelle «et ses enfants».

Jean Magnan, face à "la canaille".

Entre la journée des Tuiles et l'Assemblée à Vizille, la municipalité de Nyons déclare le 26 juin 7788 «... l'assemblée s'empressera de toutes occasions de lui donner (au Roi) les marques de son plus profond respect... l'effervescence qui a agité quelques têtes du Royaume n'a fait aucune sensation dans cette ville...». Certes, la municipalité de Nyons, depuis la réforme L'Averdy de 1769, a une tonalité «bourgeoise» mais on ne voit guère qu'elle diffère de ses administrés... qui, d'ailleurs, en 1790, réélisent le même maire, Jean-Louis Porte.

Cette indifférence des nyonsais est bien compréhensible.

  • 1ère raison : Nyons ne connaît pas de difficulté immédiate en 1788 ; la récolte d'olives s'annonce belle et sera en effet une des plus fortes du siècle.
  • 2ème raison : pas plus que bien des Dauphinois, les Nyonsais ne se sentent concernés par le sort du Parlement ou des États Provinciaux ; certains d'entre eux, au moins, savent que 150 ans plus tôt, lors du Procès des Tailles, l'un comme l'autre ont manifesté leur parti-pris et qu'il a fallu porter le litige devant le Conseil du Roy pour limiter les exemptions fiscales.
  • 3ème raison : les réformes réclamées par les révolutionnaires ne seraient guère novatrices à Nyons :
    • les biens nobles ? Pendant le Procès des Tailles, ils ont été très largement achetés (en général à des anoblis récents ou usurpateurs de noblesse) et sont redevenus taillables. Les 4% (du revenu cadastral) subsistants (de la vieille taille réelle) appartiennent à une quarantaine de roturiers et il n'y a donc pas d'aristocrates à pendre.
    • les biens d'Église ? Environ 4% aussi, essentiellement au Prieuré des Bénédictines: outre leur immeuble conventuel (environ la moitié) peu de terres à partager. La dîme, qui revient aux mêmes religieuses, n'est perçue qu'au trentain et ne frappe ni les olives (2/3 du revenu agricole) ni les mûriers qui se développent depuis une cinquantaine d'années. Globalement donc environ 1% du revenu agricole brut.
    • la seigneurie ? Elle a été engagée depuis 1640 à la ville qui en perçoit les revenus, provenant en quasi totalité de four a pain; ce revenu a pour contrepartie la fourniture du bois nécessaire à la cuisson, ramassé dans les «montagnes de la ville».
    • les communaux ? Ce sont ces «montagnes» incultivables; outre le bois pour le four à pain, elles fournissent le pâturage aux moutons du troupeau communal, et, au moment de la glandée, aux pourceaux.
    • le moulin à grains ? Il appartient à la ville qui le gère assez économiquement tout en le maintenant en très bon état.

En définitive, Nyons a bien retiré de la Révolution un avantage inattendu : la ville avait une dette consolidée aux environs de 90 000 Livres vers la fin du XVIIème siècle (achat du moulin engagère de la seigneurie...) et profite de la dévaluation des assignats pour s'en dégager à bon compte... Mais, à ce profit indû fait pendant une perte tout aussi indûe, et de montant équivalent: la vente du moulin, sur ordre de l'empereur et au profit du budget impérial (acheté en 1627 pour 40 000 Livres, et très bien entretenu, le moulin s'est largement valorisé au XVIIIème siècle comme la plupart des biens immobiliers).

L'année 1789 est bien différente de la précédente. Le gel a frappé les récoltes : le prix des grains augmente brusquement et depuis qu'en 1787 leur commerce a été libéré dans un grand élan d'enthousiasme, l'administration est sans moyen d'intervenir. La récolte d'olives est en partie détruite et le gel a -- peut-être ? -- fait mourir une partie des arbres.

La contestation antiseigneuriale se développe donc — non pas à Nyons qui n'a pas de seigneur — mais dans le village immédiatement voisin de Vinsobres (dont la population est, en outre, à 80% protestante) et à Condorcet (à une dizaine de kilomètres de Nvons : le seigneur est cousin du révolutionnaire); très liés à ces voisins, certains nyonsais se solidarisent avec eux.

Le 6 août 1789, Jean Magnan, en sa qualité de châtelain royal, fait son rapport au Procureur Général: «... Les habitants de Vinsobres se sont livrés au plus grand excès depuis qu'ils se sont formés en milice bourgeoise... La nôtre (commune) a arrêté M. de Condorcet et le retient en otage ici... nous ne voyons pas de pouvoir tenir contre les brigands... il ne sort rien d'ici excepté la Poste sans que cette canaille n'ouvre les lettres...»

C'est probablement en exhumant cette lettre qu'en 1989, dans un spectacle à grand frais, un brave Nyonsais -- au demeurant le meilleur fils du monde -- mit en scène le châtelain Magnan refusant de recevoir le cahier de doléances établi par ses concitoyens... , ce qui est doublement idiot : parce qu'en Dauphiné il n'y a pas eu -- au stade communal -- de cahiers de doléances, les États Provinciaux étant censés présenter les doléances de toute la province; et aussi parce que Jean Magnan avait montré -- à propos des drayes -- qu'il était capable de distinguer entre traditions tombées en désuétude ou à maintenir.

Brigands et canaille : il n'en démord pas jusqu'à la fin de sa vie. Il ne paraît pas, pour autant, avoir été inquiété (quoique dans un «Mémoire» de 1815, il dise avoir été «obligé de s'expatrier; il a fui mais n'a pas émigré», sans préciser à quelle date et pour quelle durée). Les nyonsais, même révolutionnaires, ne paraissent pas, en effet, avoir été atteints de fanatisme; c'est ainsi, par exemple, qu'ils maintiennent sa pension à leur Curé qui a refusé la Constitution Civile du Clergé; de même ont-ils dû «ignorer» les propos réactionnaires dont l'ancien châtelain ne devait pas être avare.

Jean n'exerce aucune fonction municipale et «n'a occupé que la place de président de son canton l'an V, ce qu'il n'accepta que pour faire plaisir aux honnêtes gens et rendre service aux émigrés et aux royalistes de son canton.», ce à quoi le coup d'etat de Fructidor mit fin rapidement. Il «n'a jamais fait de serment à aucun des gouvernements qui se sont succédé en France, fidèle à son Roi et à la Monarchie.»

Cette attitude -- ô combien respectable -- lui créait évidemment un problème financier :

  • La suppression de son office de châtelain (lors des réformes administrative et judiciaire de 1789/1790) lui fait perdre cette «place lucrative et honorable», mais «il ne fit pas liquider dans le temps sa finance (3000 Livres) pour en être remboursé, M. le Cardinal Maury, alors membre de l'Assemblée Constituante, l'ayant fait persuader qu'il ne le fallait pas, croyant que la contre-révolution était faite.»
  • Il perd aussi son office notarial (probablement en raison de la clause de rachat en faveur des héritiers Roche)
  • Il exerce quelque temps les fonctions d'avoué; il est qualifié «ancien avoué» dans un acte de procédure de 1818 et dans son acte de décès; lors du mariage de son fils, il est qualifié de «propriétaire».

Le 11 août 1815, il avait bien sollicité la place de juge de paix à Nyons, par l'intermédiaire d'un de ses amis, qui connaît «Monsieur Pasquier, Ministre de la Justice» (et pas encore Duc) : celui—ci -- qui avait servi nombre de gouvernements et s'en justifiait, dit-on, au motif qu'un serment «ça ne se donne pas, ça se prête» -- fut sans doute peu sensible à la fidélité du postulant, ni intéressé par la candidature d'un homme de 64 ans... qui continue à vivre, sans doute assez chichement, jusqu'à l'âge de 80 ans (18 février 1832).

Outre la diminution (sinon disparition) de ses revenus, et la perte de sa «finance», il semble avoir perdu de l'argent dans une obscure affaire d'achat d'un bien (le pré de Novezan acquis en 1787) grevé d'hypothèques dont le montant aurait été payé deux fois (?) sous les régimes successifs des lois du 11 Brumaire An VI, des 16 Pluviose et 17 Germinal suivants, puis du Code Civil. Aussi le tribunal de Nyons, en date du 14/5/1819, accorde-t-il la séparation des biens qui permet à *«la dame Duroux, épouse dud. Jean Magnan» de préserver ses biens paraphernaux ... non sans une certaine efficacité puisque leur fils Ferdinand, mort vers 1860, laissait une fortune modeste, mais de l'ordre de 150 O00 Frs., à partager entre ses deux enfants (d'après un état dressé par son fils Philippe-Octave, mon arrière-grand-père).

Paul Jean Jacques Ferdinand, né en 1787, est -- comme bien de ses cousins mottois -- entré dans l'administration. C'est évidemment son cousin (et parrain) Jean-François, qui lui a procuré son premier emploi connu dans les Douanes (dont le blocus continental gonfle alors les effectifs) en Hollande. À son retour en France, il rejoint, comme toute la famille, l'Enregistrement.

Chapitre V: XIXème et XXème siècles

Dès les années 1800, l'Administration de l'Enregistrement et des Domaines avait suscité une première migration des Magnan (Jean-François, Charles et Abel, fils de Claude et Ferdinand, fils de Jean) hors de Nyons et La Motte ; le mouvement est confirmé aux générations suivantes par Jules, fils de Jean-François, Paul-Charles et Henri, fils et petit-fils d'Abel (pour les mottois), Philippe Octave, fils de Ferdinand (pour les nyonsais).

Seule la branche issue du fils cadet d'Abel perpétue à La Motte la tradition notariale remontant aux Désandrès ; après Hyppolite et Léon, l'étude passe à un gendre Mallet dont la descendance s'éteint en 1941 avec Isabelle Mallet, épouse du Docteur Rochier. Parallèlement à leur carrière notariale, les Magnan de La Motte font carrière dans la politique : Mairie de La Motte, Conseil Général de la Drôme (sur la liste légitimiste du Marquis de Vaugelas) et ont pour principaux adversaires les Chevandier (cousins éloignés ou cousins de cousins ?) ralliés à la Monarchie de juillet puis à Badinguet8 (l'un d'eux, devenu Chevandier de Valdrôme, est un temps Ministre des Cultes sous le Second Empire). Le «notaire Magnan » est aussi un adversaire déclaré du déboisement, aux méfaits de quoi il a consacré de nombreux discours : il est regrettable qu'il n'ait pas été plus tôt entendu.

Il occupe par ailleurs, ainsi que Vaugelas, une place à part dans le parti légitimiste dauphinois (voir Ph. VIGIER La Seconde Rébublique dans la region alpine, Paris 1968, et Bernard JACQUIER Le légitimisme dauphinois, Grenoble 1976). En Dauphiné comme ailleurs, les légitimistes, obsédés par le «spectre rouge de 1852» (date prévue d’élections présidentielle et législatives) et se laissant séduire par la loi Falloux et l'expédition de Rome, se rallient largement au «parti de l'ordre» ainsi qu’orléanistes et beaucoup de «bleus» (républicains modérés). Vaugelas et Magnan, au contraire, votent avec les «rouges » au conseil général: ces «rouges» drômois ou bas-alpins, ce sont les ruraux montagnards ruinés par l'évolution économique et auxquels la Seconde République ne répond qu’en majorant de 45% l’impôt foncier et en massacrant les révoltés. De ces choix divergents entre alliance «bleue» et alliance «rouge», quel était le pari stupide ?

La branche issue de Pierre, continuée par les Motte puis les Urtin, sans vivre continûment à La Motte, y conserve une maison (pratiquement en face de la «Maison Barral» devenue «Maison Magnan») actuellement propriété d'Elisabeth Chatel. Le souvenir du «peintre intimiste», Paul Urtin (1874-1962) est conservé dans la région où plusieurs expositions lui ont été consacrées.

La branche issue du fils aîné d'Abel, en possession de biens importants à Montbonnot près de Grenoble, est actuellement installée principalement en région parisienne. Elle est représentée par Elisabeth Chatel, Jacques Magnan et les enfants de sa sœur Monique (Madame Roger), leurs enfants et petits-enfants.

Jules, fils aîné de Jean-François, a terminé sa carrière comme Directeur de l'Enregistrement à La Rochelle : sa fille, Marie, y avait épousé Aimé de Fleuriau (Hôtel de Fleuriau, rue de Fleuriau). Leur fils aîné, Aimé, longtemps Ambassadeur à Londres, n'a eu qu'une fille non mariée ; Louis, Colonel, a eu trois fils ; d'Elisabeth, épouse du Colonel de l'Epinois, sont issus des L'Epinois, Baritault et Guenau de Mussy...

Paul-Ferdinand, fils du dernier châtelain royal de Nyons, était aussi très proche de son cousin Jean-François (de La Motte) dont il était filleul et dont il épouse la fille Eugénie (mars 1827). C'est de leur mariage qu'est né Philippe Octave, mon arrière-grand-père (décembre 1827, à Versailles), ainsi qu'une fille, Marie, épouse Raillard (je sais qu'il y a eu dans cette famille, à la génération de mon père, trois enfants dont l'éventuelle postérité m'est inconnue).

Philippe-Octave (1827-1906) a épousé en 1854 Isabelle Champion-La Bretonnière dont la famille paternelle était de La Roche-sur-Yon et la famille maternelle de La Rochelle. C'est en effet à La Rochelle qu'il avait fait ses débuts dans l'EnregiStrement, et c'est à La Rochelle qu'il revient définitivement après un séjour à Bordeaux. Il y est attiré à la fois par les cousins Fleuriau et par sa belle-famille. C'est près de La Rochelle qu'il achète en 1857 le domaine du Treuil-Chartier qu'au cours des années suivantes il fait aménager (maison de maître et parc). C'est à cette époque qu'il vend la maison de Nyons -- ou ce qui en restait depuis son expropriation partielle lors du percement d'une rue donnant, vers la place du Marché, une entrée plus large que la vieille Porte St Jacques.

Le seul lien d'intérêt subsistant alors avec le pays d'origine est le domaine de la Grand Grange à Arnayon -- indivis entre Jules et sa sœur Eugénie, puis entre Marie (Madame de Fleuriau) et son cousin germain Philippe-Octave. C'est une déception : l'exode rural frappe l'Est de la Drôme où les exploitations, de plus en plus concurrencées par celles de la plaine, surtout depuis le développement des chemins de fer, sont de moins en moins rentables. Diverses lettres, allant jusqu'à 1887, énumèrent les fermiers qui paient irrégulièrement leurs fermages et, faute de moyens, n'entretiennent ni les bâtiments ni le troupeau. Je n'ai pas l'acte de vente final mais il est probable que le prix a dû être symbolique : rien n'est mentionné à ce titre parmi les «reprises» de Philippe-Octave lors de la liquidation de communauté qui suit la mort de son épouse en 1896.

Philippe-Octave et Isabelle ont eu trois enfants : Eugène-Fernand, né en 1856, colonel d'artillerie ; Georges, général de division, et Marguerite (Madame Maubaillarcq) ; à ma génération, 18 cousins issus de germains, dont 14 toujours vivants ; grande affluence aux générations de nos enfants et petits-enfants.

Le lecteur éventuel s'intéresserait peut-être davantage à une généalogie à jour de tous les descendants d'Antoine. Cela supposerait des recherches dans toute la France (et peut-être au-delà ?), travail plus difficile que de se limiter aux Archives de Nyons. Encore dois-je espérer ne pas les avoir trop incorrectement interprétées.

Fontalbane, 13 août 1997

ANNEXE 1 Le procès de la coseigneurie

Ce procès, qui a lieu entre 1612 et 1627 et se termine par un accord amiable, est à peu près connu par :

  • les délibérations Consulaires
  • deux avis dits "Inventaires sommaires..." rédigés par les avocats de la ville (A.D. Drôme 3 E 336)
  • diverses pièces de procédures (A.D. Isère)
  • l'inventaire Marcellier (XVIIIème siècle) qui répertorie divers documents, depuis lors détruits sur ordre de la Convention parce que relatifs à des titres féodaux ou supposés tels (à Nyons, l'autodafé a eu lieu le 25 octobre 1793).

En fait, la féodalité est peu développée dans la région. À Nyons spécialement, les entrées et retraits successifs, aux XIIIème et XIVème siècles, des religieuses de St Césaire, des barons de Montauban et du Dauphin du Viennois témoignent de la précarité de leurs pouvoirs.

Ce qui domine à Nyons, c'est certainement l'alleu, c'est-à-dire la pleine propriété du droit romain, qui s'est perpétuée au Moyen-Âge dans les pays de droit écrit où la règle «nul seigneur sans titre» s'oppose au « nulle terre sans seigneur» des pays de droit coutumier. Il se situe donc, par définition, à l'opposé du régime féodal. Cette importance de l'alleu est encore attestée à Nyons vers 1680 : malgré le grignotage seigneurial, 170 nyonsais -- c'est-â-dire environ le tiers des «chefs de maisons» -- y possèdent encore une ou plusieurs parcelles de franc-alleu.

Ces alleux pouvaient être affermés sous forme d'emphytéose de même que les «tenures foncières» (domaine utile d'une tenure roturière ou d'un fief) pouvaient faire l'objet d’un «bail à rente foncière». D'après la très classique Histoire du Droit d'A. Esmein, ces contrats étaient de «simples amodiations de la terre et n'imposaient aucune supériorité du concédant sur le concessionnaire».

C’est vraisemblablement à des contrats de ce type que se référait l'inventaire Marcellier (Nyons, folio 155): de 1402 à 1429, il énumère les « reconnaissances» de « censes et services » dûs à 18 personnes, parmi lesquelles sont nommés Louis de Pierre et Aiguillonne du Castel (le coseigneur de 1417 et la demoiselle qui lui a vendu la coseigneurie -- ou une de ses parentes ? -- ), à côté des notaires Chastel, Fabri et Medici, d’Étienne Pentecoste, Guillaume Marcel, Huguette veuve de Jacques Travail... : on ne voit pas que par la suite ces derniers aient prétendu à une coseigneurie.

Pourtant, au cours du procès du XVIIème siècle, a été exhibé un contrat de bail du 18 juin 1340, par Hugues Roux à Jean Guichard « avec les investitures au bas de l'acte et (dans) icellui (acte) Hugues Roux se dit coseigneur». À quoi l’avocat de Nyons rétorque :« C’est une coutume qui s'observe même chose dans toute la province que celui qui a des censes et directes... se qualifie de co-seigneur dud. lieu... Depuis que les censes et directes sont appelées droits seigneuriaux, il faut donc quelque autre mot qui convienne.»

Cet avis juridique n’est sans doute pas parole d’Évangile, mais semble assez pertinent. Il est corroboré par celui de M. Giordanengo dans son très savant ouvrage Le droit féodal dans les pays de droit écrit (École Française de Rome, 1928) : «jusque dans les années trente du XIIIème siècle, on ne distingue pas véritablement l'emphythéote du feudataire paysan et même parfois du feudataire de rang plus élevé .»

Dans cette conception : - l'investiture n’est autre chose que le contrat -- de droit privé -- de bail ou d’emphytéose - les obligations qu’elle met à charge du preneur sont normalement le « cens » (annuel) qui -- fixé depuis le Moyen-Age en monnaie de compte -- est devenu purement recognitif, «et le droit de mutation (lodz et ventes) plus appreciable quoique de perception occasionnelle puisqu'il est perçu sur la valeur réelle du bien » (à Nyons, il est «au denier douze », c'est-a-dire 8,33%). - le droit de prélation sanctionne le non--paiement des redevances stipulées au contrat en remettant le bailleur en possession de son bien. - la directe et seigneurie est synonyme du droit réel reconnu au bailleur sur le bien objet du contrat.

Croissance et déclin de la coseigneurie.

Le Dauphin du Viennois, construisant de pièces et de morceaux son Dauphiné, ne trouve que rarement à s’appuyer sur des droits solidement établis. Sans doute, lorsqu’il acquiert «une seigneurie» telle que Nyons, y installe-t-il un châtelain qui se limite à y percevoir des droits modestes.

Pour citer encore M. Giordanengo : «En Provence, le comte... avait su tirer tout le parti possible du droit des fiefs pour contrôler une noblesse turbulente. En Dauphiné, la multiplication des liens féodaux et le visage particulier qu’a pris la féodalite a fait des vassaux le: principaux bénéficiaires des relations avec un Dauphin qui n’était que leur seigneur». Cette analyse, qui concerne les XIIIème-XIVème: siècles, est d’autant plus vraie pour l’ex-Marquisat de Provence, balkanisé depuis la Croisade contre les Albigeois, et partagé essentiellement entre la Papauté (Comtat Venaissin), le Dauphiné, les «parties adjacentes de Provence» (région de Grignan, val d’Oule) et quelques seigneuries quasi- indépendantes dont celle d’Orange subsiste jusqu’en 1714.

Il est donc normal que le Dauphin cherche à collaborer avec un pouvoir local, à condition que celui-ci se reconnaisse son vassal... quitte à partager le pouvoir avec lui. C’est probablement ainsi que, lors de son acquisition de Nyons en 1302, il doit faire affaire avec un certain Bertrand du Castel, qui a dû se faire une place dans la période de croissance du XIVème siècle alors générale, jusqu’â la « grande peste » de 1347 (construction du quartier du Marché...).

Naturellement, Bertrand du Castel ne se contente pas de contrats d’emphytéose ou de rentes foncières : s’étant probablement constitué une «clientèle », il veut un fief avec droits de commandement et de justice sur ses «hommes » ce qui suppose qu’il possède un « castrum », suivant le principe des pays de droit écrit: «castro cohaeret jurisdictio». Aussi, lorsque le Dauphin, qui n’a nul château à Nyons, fait construire le « château-Dauphin» (au sommet du quartier des Forts: il a été démantelé, sur ordre de Richelieu, en 1634), Bertrand s’en fait-il concéder une partie, en contrepartie de quoi il se déclare vassal du Dauphin. Dans le dénombrement qu’il produit en 1346, il dit posséder une forteresse (fortalicium) « audessus du château delphinal» (à l’étage supérieur ?), ce qui lui permet d’affirmer ses droits de « mere et mixte empire» (merum et mixtum imperium : une sorte de souveraineté) et de «justice haute et basse» sur une vingtaine de familles de Nyons: ce sont ses «hommes» qui doivent donc lui rendre «hommage ».

Ainsi apparait à côté « des» coseigneurs -- noble ou roturier détenteurs d’un alleu ou d’une tenure foncière -- « un » coseigneur titulaire de droits féodaux.

Cette nouvelle coseigneurie voit se succéder nombre de familles : la fille de Bertrand du Castel la vend à Louis de Pierre (ci--dessus nommé), dont les héritiers la vendent au « Président Gruel » (du Parlement de Grenoble) ; elle est achetée à celui-ci par son homme d’affaires Guillaume Eschaffin (dont le frère est devenu notaire à Nyons), passe par succession à Françoise Eschaffin, épouse du sieur de Collans, puis à leur fille Simonette de Collans, épouse de François de Vincens, qui la lègue à son neveu par alliance Philippe de Vincens de Causans : c’est le fils de ce dernier qui la vend en 1612 à René de Gouvernet, Baron de La Tour et futur Marquis de La Charce, qui est déjà Gouverneur de Nyons (commandant militaire) et fait partie de la maffia Lesdiguières (Gouverneur du Dauphine).

Pendant cette période d’environ 250 ans, le pouvoir du coseigneur passe par des hauts et des bas.

1ère période : la coseigneurie hésite (début du XVème siècle).

Dès 1413, lors de la vente de la coseigneurie à Louis de Pierre, l'administration royale (qui commence à se substituer à la fiction du «fils aîné du Roy») passe à la contre-offensive, la Chambre des Comptes de Grenoble n’acceptant de recevoir son « hommage et dénombrement» que dans la mesure où il cède au Dauphin (futur Charles VII) « une maison forte qui avait appartenu à Bertrand du Castel... pour éviter le dommage que cette maison aurait pu causer au Dauphin, n'étant pas entre ses mains... ». L’acte de vente est passé au Dauphin en 1419 (inventaire Marcellier, folio 282), ce qui aurait dû normalement abolir le droit de justice du coseigneur. On comprend donc pourquoi celui-ci, en 1417, adopte un profil bas, lors de l'hommage de Pierre Magnan :

  • celui-ci prête à Louis de Pierre un « hommage-lige » (c’est-à-dire contre tous) et serment de fidélité, termes féodaux quelque peu pompeux à l’espèce : ses obligations de «vassal» ne sont pas précisées, pas plus que les «libertés et franchises» dont jouissait son grand-père Garin et qui lui sont confirmées. Ces obligations comportent évidemment le paiement annuel d’un cens, et celui, occasionnel, des droits de lodz; on apprend par ailleurs (lors du procès de 1614) qu’il devait aussi cuire son pain au four du coseigneur (four qui disparaît à une date inconnue, mais avant 1614).
  • En garantie, il hypothèque tous ses biens, meubles et immeubles, présents et à venir (donc que ceux-ci fassent ou non partie de la directe du coseigneur).
  • En cas de litige, il reconnaît la compétence de la Cour de Nyons, ou des cours delphinoises de Paris, de Grenoble ou de Chabeuil, ou de tout autre tribunal laïque ou ecclésiastique. L’absence de précision quant à la cour de Nyons, celle du seigneur ou celle du coseigneur, est révélatrice : le coseigneur doute de son droit.

2ème période : la coseigneurie se consolide.

C’est de l'extérieur que l’aide lui provient: l'Angleterre qui, à la fin du XIVème siècle, avait perdu la Guerre qui n’était pas encore dite de Cent Ans, reprend l'avantage à Azincourt ; la Maison de France, devant faire face d’abord à la menace anglaise, puis à des rébellions internes jusqu’à la Guerre Folle (1485-1488), est contrainte par ses difficultés financières à «engager» nombre de ses droits et seigneuries, dont celle de Nyons, c’est-à-dire: contre une certaine somme d’argent comptant, et jusqu’à remboursement, à en céder le pouvoir et les revenus à «l'engagiste».

Les «engagistes » de Nyons, en général étrangers à la région, se contentent de faire percevoir les revenus de la seigneurie par un «rentier» qui ne se soucie ni de la «police» («Conduite à observer pour la subsistance et l'entretien de l'État» -- Dictionnaire de Trévoux --), ni de rendre une justice « droite ». Les « usurpations » des coseigneurs successifs en sont donc facilitées tout au long du XV ème siècle : de la vingtaine de familles qui en 1346 reconnaissaient Bertrand du Castel, on passe à une centaine dans les livres de reconnaissance du Président Gruel 9. Il est évident que ce dernier, de par ses fonctions au Parlement, pouvait efficacement aider les nyonsais dans leurs relations avec les autorités provinciales, notamment en matière fiscale ; ce qui explique qu’il ait pu recruter une clientèle de « fidèles » probablement bien au-delà de sa «directe» ; ainsi la seigneurie féodale tendait-elle à supplanter la seigneurie foncière.

Naturellement, c’était, pour les nyonsais, une mauvaise solution... à tout le moins un pis-aller. Le pouvoir judiciaire du coseigneur, qui plus tard est au centre du procès Gouvernet, comporte deux graves inconvénients :

  • son exercice par un tyranneau local peut facilement déboucher sur des abus ; sans doute, depuis la réforme judiciaire du futur Louis XI au milieu du XVème siècle, une hiérarchie a-t-elle été établie entre cours locales (delphinales ou seigneuriales) aux compétences limitées (en gros à la basse justice) et dont les décisions sont susceptibles d’appel devant les cours de bailliage puis devant le Parlement de Grenoble ; encore fallait-il que la cause vaille la peine de faire les frais d’appel
  • la coexistence d’un tribunal seigneurial et d’un tribunal coseigneurial entraînait de fréquents conflits de compétence et, par conséquent, des frais judiciaires à proportion.

3ème période 1 la coseiggeurie périclite.

Cela explique que lorsqu’à la fin du XVème siècle, Guillaume Eschaffin se porte acquéreur de la coseigneurie, l'administration royale ait vigoureusement réagi : le châtelain royal Jacques de Monteynard réunit les habitants auxquels il fait prêter serment d’hommage et fidélité au Roi «non seulement les Brés (qui avaient reconnu Louis de Pierre en 1419), mais les familles des Magnan, Moyen de Laval, Miraillet, Albi, Limojon, Reboul, Majot, Manchy, Rivet... ».

La défection des « hommes » s’accompagne de celle des justiciables. Malgré les efforts des Eschaffin, leur tribunal disparaît au cours du XVIème siècle.

En 200 ans, « le » coseigneur qui s’était élevé au rang d’un pouvoir féodal, retombe au niveau « des » coseigneurs des XVIème--XVème siècles, c’est-à-dire à un simple contrat foncier.

Le procès Gouvernet (1614-1627)

Il nécessite quelques commentaires étant donné son importance pour les Magnan.

René de Gouvernet, Baron de La Tour (dont les descendants ont dit se rattacher à la famille de La Tour du Pin ... et c’est peut--être vrai quoique cette prétention excitât, au XVIIIème siècle, la verve du grand généalogiste dauphinois Chorier) était Gouverneur de Nyons depuis 1578 et avait été «engagiste» de la seigneurie de Nyons de 1596 à 1604; à cette date, le remboursement de sa « finance » par le Trésor Royal et le retour de Nyons dans le domaine de la Couronne avaient probablement sanctionné son activisme protestant à Orange: Henri IV lui avait sévèrement rappelé que l’alliance avec la Maison d’Orange-Nassau était une des bases de la politique extérieure de la France et qu’il n’entendait pas «rompre 1a paix pour si peu d’avantage».

C’est donc sans doute à titre de revanche qu’en 1612 il acquiert la seigneurie de M. de Brantes, fils de Philippe de Vincens de Causans: ce1ui--ci avait bien essayé de faire revivre la coseigneurie du XVème siècle... sans grande diplomatie puisque, le 29 novembre 1611, le Consul Bertrand «trouva M. de Brantes qui lui dit des pouilles»; après cet incident peu reluisant, il avait préféré passer la main.

Gouvernet est évidemment beaucoup mieux placé que son vendeur: il est déjà Gouverneur de Nyons et n’hésite pas excéder ses pouvoirs; il fait partie de la clientèle de Lesdiguières, clientèle qui, pendant les guerres civiles, s’est sensiblement enrichie quoique moins que son chef; enfin, sous le faible gouvernement de la Régente, il risque beaucoup moins de se voir remettre dans le rang qu’en 1604.

Il revendique donc tous ses « droits » de coseigneur, y compris le droit de justice auquel ses prédécesseurs avaient dû renoncer. A ces « droits » contestables, il en ajoute quelques autres dont les coseigneurs n’avaient jamais disposé (banalité de son moulin à grains... alors qu’il n’a pas de moulin, de son moulin à huile ou de sa presse à vendange) ou qui étaient abolis, tels la cuisson du pain à son four, dans une «estable (qui) soulait être anciennement le four des susd. seigneurs».

Pour faire bonne mesure, il assigne non seulement la centaine de familles qui, aux XIVème et XVème siècles, s’étaient reconnues «hommes» de ses prédécesseurs, mais, par un audacieux tour de passe-passe, essaie d’assimi1er aux «directes » de la coseigneurie des «pensions» arriérées dues à l’Eglise de Nyons (non payées pendant les guerres de religion), qu’il achète en 1613 (le curé de Nyons a besoin d’argent pour remettre en état l’église paroissiale) et baptise de «directes du Prieuré» ce qui lui permettrait de se déclarer seigneur de tous les débiteurs de ces pensions (et quel nyonsais, au cours des siècles précédents, n’en avait-il pas constitué pour le salut de son âme ?).

Le Consulat de Nyons contre-attaque dans deux directions :

  • le 1° mai 1614, il obtient une sentence arbitrale d’un Conseiller du Parlement en mission dans la ville «... que la communauté sera reçue à la préférence desd. Directes... »(du Prieuré)
  • en prenant à sa charge les frais du procès entre Gouvernet et ses prétendus hommes «Jean de Lafond, Jacques Darchimbaud, Jacques Chabert et leurs adhérents», c'est-à-dire la centaine de familles figurant aux « livres de reconnaissance» de Bemand du Castel, Louis de Pierre et « Président » Gruel.

Car, si les débiteurs du Prieuré lui échappent, il reste à Gouvernet les successeurs de ceux qui se sont reconnus « hommes » des coseigneurs des XIVème-XVème siècles : pour prouver l’étendue de la coseigneurie, il devait fournir un «dénombrement» de ses droits et de ses « hommes », ce qui supposait deux recherches successives :

  1. Retrouver les « hommages » prêtés à ses prédécesseurs : la collection complète s’en trouvait dans les «livres de reconnaissances» incinérés en 1793 mais alors bien conservés et faciles à consulter ; ainsi a pu être produit l’acte d’hommage de Pierre Magnan en 1417.

  2. Établir le lien de parenté entre les «hommes» des XIVème-XVème siècles et les nyonsais de 1614 : ce travail, confié a un notaire, n’est pas terminé en 1614 (Voir Chapitre I -- Descendance de Manson Magnan --)

Seul à se dissocier de ses compagnons d'infortune, Alexandre Miraillet, vieil harpagon refusant de contribuer aux frais du procès et qui, quelques années plus tôt, s’était reconnu « hommes » de Philippe de Vincens. Avarice à bien courte vue comme le constatent ses héritiers le 5 avril 1626 lorsqu’i1s sont condamnés à payer au coseigneur une somme de 500 Ecus (1500 Livres) : même si ce montant incluait des frais de justice, il est énorme pour une seule famille ; l'ensemble des familles assignées se seraient vues réclamer, sur des bases similaires, plusieurs dizaines de milliers de Livres; si l’on rappelle qu’à la même époque (1627) la ville a acquis les deux moulins à grains pour 33000 Livres, il est évident que Gouvernet n’y allait pas avec le dos de la cuiller.

Heureusement, les Miraillet étaient seuls à s’être mis dans un aussi mauvais cas. Il était donc à prévoir que le procès contre les autres ne serait pas aussi facile ; c’est ce qui explique que César de La Charce, fils aîné de Gouvernet et dont la part de succession comportait la coseigneurie, en soit venu à un accord amiable, conclu le 2 octobre 1627 : contre 40.000 Livres, il cède à la ville tous ses biens à Nyons (détaient les biens achetés aux Vincens de Causans dont le caractère « noble » risquait d’être remis en cause par le procès des tailles, et la coseigneurie). De cette dernière, il ne conserve que la « directe » -- et par conséquent le droit de lodz et ventes -- sur quelques fonds dont il faudra d’ailleurs plusieurs décennies pour préciser l'étendue (très limitée).

L’affaire rebondit lorsqu’en 1769, les descendants de Gouvernet -- qui, depuis une alliance Choiseul, sont installés en Franche-Comté -- vendent leurs biens de Nyons; l’acquéreur de la coseigneurie est un certain Guillaume Simond (anobli par office en 1759 sous le nom de Simon de La Rochette) ; très procédurier (il a déjà plusieurs procès avec la ville), il réclame des « lodz » (droits de mutation) très largement au-delà des «directes » qui lui ont été vendues, et se dit « coseigneur de Nyons », ajoutant, en toute modestie, « en pariage avec le Roi»: un arrêt du Parlement, en 1772, met fin à ses prétentions abusives et ne l’autorise à s’intituler que « coseigneur dans Nyons ».

Claude Magnan, «avocat à la Cour et notaire royal a La Motte--Chalancon », a plaidé contre lui dans un (ou deux?) de ces procès. C’est sans doute ce qui explique que l'assignation des Magnan, de 1614, ait été si bien conservée dans les archives familiales: c’est, à ma connaissance, la seule à être parvenue jusqu’à nous.

ANNEXE II Quelques voies à explorer (ou à fermer)

1) Les traditions orales.

je n’ai jamais entendu dire que nous descendions d’Alexandre Le Grand -- ce qui ne serait d’ailleurs guère crédible, compte tenu de son peu de goût pour le beau sexe -- ni même de Charlemagne.

]’ai noté trois traditions qui sont, de la plus à la moins fréquemment répandue :

  • L'origine italienne : les Magnan, à une date non précisée, auraient quitté l’Italie (lieu pas davantage précisé) pour venir s’établir à Nyons. Nyons se trouvant sur une des routes venant d’Ita1ie (pas la principale), fréquentées surtout après l'installation de la Papauté à Avignon en 1305, il est très plausible que des Magnani se soient arrêtés dans la région et y soient devenus les Magnan.

  • Le siège d’Avignon: au cours des guerres de religion, un Magnan aurait été tué, dans les rangs catholiques, «au siège d’Avignon ». L'information aurait plus de valeur si Avignon avait subi un siège à cette époque ; il y a probablement confusion avec un autre épisode, antérieur ou postérieur, de l’histoire avignonaise.

  • Les Croisades : un Magnan prénommé Michel aurait participé à la seconde -- ou a la septième -- Croisade et aurait sauvé la vie de la Reine de France (Aliénor d'Aquitaine ou Marguerite de Provence, selon le cas).

Tout est possible. Ce qui l’est moins, c’est qu’en marque de reconnaissance, la Reine aurait installé Michel dans son fief, à Nyons ou à La Motte; l’une comme l’autre de ces villes étant située dans le Marquisat de Provence, fief outre-Rhône des comtes de Toulouse, ni la Reine Aliénor au XIIème siècle, ni la Reine Marguerite au XIIIème, n’y avaient pouvoir d'investiture ; la Reine Aliénor était Duchesse d’Aquitaine, bien loin des Baronnies, la Reine Marguerite de Provence, dotée en argent, n’exerçait aucun droit dans le Comté de Provence lors de son expansion dans le Marquisat alors balkanisé; ce n’est d’ailleurs qu’en 1306 que le Val d’Oule est devenu provençal.

2) La coseigneurie des Magnan.

Mon oncle et homonyme Philippe avait eu connaissance d’un document conservé aux Archives de la Drôme (j’en ignore la cote et mes recherches pour le retrouver sont restées vaines) : il remonte aux années 1610 (il fait état du procès Gouvernet) et précise que

*«Guillaume Magnan a baillé en emphythéose à Isnard Mathatal(?), de Nyons, quelques fonds, retenant le droit de prélation, la directe et seigneurie, appert par acte reçu à Pons Laurent, notaire, le 30 octobre 1320.

Id. Jean et Guillemette, mariés, de même à Pons (notaire ?) de Nyons, le 17 juin 1384»*.

Sur le plan généalogique, ce texte établit un lien entre Guillaume (1320) et Jean (1384), bailleur des mêmes fonds; compte tenu des dates, le second serait normalement petit-fils du premier. Ce Jean de 1384 pourrait fort bien être le père de Pierre (1417).

Pierre serait alors a la fois: - par héritage paternel: « coseigneur» de son emphytéote, comme Hugues Roux en 1340 (ANNEXE 1) - par héritage maternel : « homme » du coseigneur,

chacun des deux statuts répondant aux deux définitions, successives sinon concomitantes, du terme « coseigneurie ».

3) Le blason

D’après le «livre des Magnan» de Magnan-Corréard (publié en 1930), les Magnan des Mées (Provence) dont descendraient les Magnan de Marseille, auraient obtenu du Parlement de Provence, le 16 juin 1566, l'enregistrement de leurs armes «D'argent à trois fasces d'azur sous un chef de gueules chargé de trois estoilles d’or». Ces mêmes armes auraient été enregistrées au Parlement de Bourgogne (avant 1660), puis en 1698 en faveur de N. Magnan, lieutenant criminel dans l'Élection de Cognac (seule différence : le chef est d’azur).

Enfin, M. Meschinet de Richemond, «archiviste de Charente Inférieure», aurait «dessiné» le même blason que celui d’Aix, à l'exception des «trois estoilles d’or» qui deviennent «trois fleurs de lys d’or».

Évidemment, le « dessin » de M. Meschinet... n’a nulle valeur d’enregistrement.

Ce qui fait son intérêt, c’est que le dessinateur vivait à La Rochelle, à l'époque où le département s’appelait encore Charente Inférieure, et qu’il a dû y connaître Jules Magnan (fils de Jean-François et ancêtre des Fleurian) et Philippe Octave, mon arrière-grand-père, tous deux fonctionnaires de l’Enregistrement dans cette ville où ils se sont fixés. Est-ce l'archiviste qui, ayant eu à connaître au cours de ses travaux, de ces diverses armoiries, en aurait fait le dessin à l'intention des Magnan, en substituant les fleurs de lys aux étoiles en hommage à leurs sentiments monarchistes ? ou, au contraire, l'initiative est-elle venue des Magnan qui lui auraient communiqué des documents familiaux faisant état de ces armes?

La deuxième hypothèse me paraît peu plausible, et tout d’abord parce que je n’ai jamais entendu dire qu’à cette époque, un membre de la famille, ni à La Rochelle, ni à Grenoble, ait arboré ce blason.

À quand, par ailleurs, remonteraient ces armoiries ? En dehors du siège de Damas (1148 - Deuxième Croisade) ou de la bataille de Mansourah (1250 - Septième Croisade), la date la plus vraisemblable serait l’année 1697, lorsque Pontchartrain, responsable des Finances, imagine de faire payer à tous les français qui en ont les moyens un droit d’enregistrement de leurs armes ; s’ils n’en ont pas, le titulaire de l'office leur en dessinera. Il n’y aurait rien d'impossible à ce qu’Abel Magnan, en sa qualité de « mesnager », ait figuré sur la liste des payeurs.

Or,

  • le 23 octobre 1697, les Consuls de Nyons informent leur conseil qu’ils ont reçu commandement de payer 34 Livres 10 Sous pour droit d’enregistrement des armes de la ville et qu’il en est de même de «plusieurs habitants de cette communauté»; et «comme il n'y a point d'habitant de cette communauté qui ait blason et armoiries», le conseil décide que l’on proposera une somme forfaitaire (c’est ce que 1’on fait à la même époque en « achetant» des offices de Crieurs, jaugeurs dont la seule utilité est d’alimenter le Trésor)
  • on ne connaît pas la suite, mais il est probable que la somme forfaitaire a été acceptée puisque le «Registre original des armoiries du Dauphiné recueillies pour l'armorial général 1697/1699» (B.N. ms. N. acqu. Fr. 6855) ne mentionne, sauf erreur, aucun nyonsais.

4) Le châtelain de La Motte

De source certaine, nous savons que c’est en 1753 que Claude Magnan s’est installé à La Motte où sa descendance est encore représentée par les Chatel.

Ni les uns ni les autres ne pouvons donc nous trouver un ancêtre en Pierre Magnan, châtelain de La Motte, exécuté en 1573 lors de la prise de la ville par Montbrun (il paraît établi que c’est par erreur qu’on ait attribué cette exécution au Baron des Adrets en 1562). Exécution d’une grande cruauté puisque la tradition veut qu’il ait d’abord été si malmené et menacé que ses cheveux sont devenus blancs, non sans raison puisqu’il n’est sorti de prison que pour être écorché vif.

On ne lui connaît qu’une petite-fille Anne (fille de son fils Jean) mariée à Vif, en 1632, à Claude de La Morte.

Notre famille paraît cependant avoir revendiqué une parenté avec lui, par voie collatérale, remontant au XVème siècle, d’après notre oncle Paul Urtin qui se basait sur la «généalogie Gouvernet » de 1614 :

  • Manson, deuxième fils de Pierre de 1417, laissait huit enfants entre lesquels divers actes de partage sont intervenus entre 1484 et 1498
  • Sur ces huit enfants, le généalogiste n’attribue de postérité (d’ailleurs très fantaisiste) qu’à Pierre et Antoine
  • On peut donc penser que les autres enfants ont émigré ce qui expliquerait que l’homme de loi de Gouvernet n’ait pas cherché plus de précisions, le « coseigneur » ne pouvant exiger de services et redevances que dans le cadre géographique de la seigneurie de Nyons
  • Emigré : pourquoi pas à La Motte ? c’est une hypothèse entre mille.

Homonymie ou lointain cousinage ? Seuls des actes d’état-civil permettraient d’en juger, et, à La Motte comme à Nyons, ils n’existent qu’à partir du XVIIIème siècle.

5) L’ambassadeur

Notre oncle Aimé de Fleurian avait, au cours de sa carrière diplomatique, reçu une affectation à l’Ambassade de France à Constantinople. Ayant eu l'occasion d’y trouver le dossier d’un Magnan, il en avait fait part -- au moins à titre de curiosité -- à la famille.

Pour autant qu’on le sache, ce Magnan était né à Constantinople, devait parler turc et s'exprimait aussi en russe. Il a dû entrer dans la carrière au début du XVIIIème siècle, probablement avec le statut qui est aujourd’hui celui des «secrétaires d’Orient».

Ce préambule ne paraît guère le rattacher à Nyons, et je regrette qu’il ne soit probablement pour nous qu’un homonyme car il a joué un rôle non négligeable dans un épisode intéressant des relations franco-russes.

C’est vers les années 1720 qu’il avait été nommé secrétaire à l’Ambassade de France à Petersbourg, que dirigeait alors M. de Campredon. C'était l'époque de Pierre le Grand. La France, qui avait entretenu des alliances de revers contre les Habsbourg, non seulement avec le Sultan mais aussi avec la Pologne et la Suède, en était alors assez démunie par l’abaissement des deux dernières puissances. L’espoir -- ou l’illusion -- de l’alliance franco-russe fait donc sa première apparition... pas pour longtemps. La mort de Pierre le Grand, le 8 février 1725, plonge son pays dans l'anarchie avec les tsarines Catherine (1725/ 1727) puis Anna Ivanovna, qui préfèrent d’ailleurs l’alliance autrichienne, constatée par le traité de Vienne de 1726 ; en 1732, le traité de Londres y ajoute une alliance avec l'Angleterre. M. de Campredon est donc rappelé en 1726 et Magnan, avec le titre de chargé d’affaires, est maintenu pour une mission d’observation et d'information. C’est à ce titre qu’il est approché par «le parti des vieux russes», soutenus par la future tsarine Elizabeth (fille de Pierre le Grand, mais écartée du pouvoir successivement par sa mère et sa cousine) : ceux-ci lui disent que «pour les intérêts de la Russie, l'alliance de la France leur paraîtrait mille fois préférable à celle de l'Empereur et du Roi de Prusse» (dépêches Magnan, citées par Alb. Vandal, in Louis XV et Elizaheth de Russie, Paris, 1882). Sans déclaraîion de guerre formelle, la France et la Russie se trouvent ennemies pendant la Guerre de Succession de Pologne. Magnan est rappelé en 1733. Sa mission d'observation, qui a duré environ sept ans, est devenue sans objet lorsque des négociations officielles s’engagent et aboutissent le 21 septembre 1739 au traité de Belgrade, conclu sous la médiation de la France et qui est un succès français (l‘annexion du Duché de Lorraine est une de ses clauses).

6) Quelques homonymies.

On a vu qu’au XVlIIème siècle se sont éteintes quelques familles (ou branches de familles) parfois difficilement identifiables soit comme cousines soit comme étrangères. À l'inverse, quelques autres font leur apparition mais ne sont, indubitablement, que des homonymes.

Les Magnan dits Montragon.

La plus nombreuse et durable de ces familles est celle des Magnan « dits Montdragon ». Pierre figure dans une liste des « advenaires », c'est-à-dire des étrangers venus habiter Nyons, entre 1582 et 1597. C’est l’époque où le pouvoir protestant fait réaménager les murailles de la ville et construire la citadelle, et les maçons nyonsais sont débordés ; Pierre, dit « Montdragon » appartient probablement à cette corporation , ainsi que plusieurs de ses héritiers.

Les documents fiscaux permettent de suivre cette famille: quelques biens au nom de Pierre au cadastre de 1602 ; fiche de déclaration cadastrale n° 230, en faveur de ses héritiers Jean, Jacques et Jaume, qui se retrouvent au parcellaire de 1634 et au cadastre de 1660 ;Jean et Étienne héritent de Jaume et Jacques (fiches 191 et 213) ; leurs biens font l’objet de saisies judiciaires jusque vers 1735.

Le principal intérêt de ces Magnan dits Montdragon, c’est que ce sont eux qui possèdent, sur la place des Arcades, la maison «confrontant du couchant la Maison du Roy» dont nous pouvions nous demander si elle n’avait pas été celle de notre famille.

Un document conservé à Valence précise que cette maison supporte un cens de 2 deniers, reconnu en 1528 par Dalmas Bermond, puis en 1596 par Etienne et Isabelle Artier. Jean Magnan (Montdragon) -- ou sa sucession ? -- l’a vendue en 1735 à J. Gleize (fiche 189).

Il faut préciser que cette maison est située au-dessus de l’Andronne du Tripot (n° 13 de la Place), la «maison du Roy et conciergerie» (parcellaire de 1634) n’ayant rien d’un palais, et se trouvant à la Porte St Jacques et non au n°17, quoi qu’en dise un panneau semi-officiel émanant des «Amis du Vieux Nyons » (voir plan, page 11).

Pierre Magnan, fils de feu André, de La Motte.

Il épouse à Nyons, en 1712, Jeanne Bermud, d’une ancienne famille d’hôteliers nyonsais. Plusieurs enfants, dont Philippe, « travailleur de lame » vers le milieu du siècle (fiche 281).

Joseph Magnan, 2ème Consul en 1723, 1° Consul en 1728.

Fils d’Alexandre (inconnu à Nyons), il épouse en 1719 Jeanne Vigne, probablement « au Désert», puis à l’Eglise le 2 décembre, six semaines avant la naissance de Bernard (il faut bien avoir un état civil). Joseph meurt en 1738. Bernard hérite vers 1750 (fiche 87) de biens venant probablement de sa famille maternelle, assez vieille famille nyonsaise ayant sensiblement accru sa fortune au XVIIème siècle. Bernard semble avoir vendu ses biens et quitté Nyons assez rapidement.

Le Maréchal (1791-1865).

«Morny, Magnan, Maupas, Saint-Arnaud, Bonaparte, Cinq hommes, cinq brigands...»

dit Victor Hugo qui, un peu plus loin, qualifie de «galériens» ces acteurs éminents du Deux Décembre.

Né à Mâcon, le Maréchal appartient peut-être à la famille qui avait fait enregistrer ses armes au Parlement de Bourgogne, au XVIIIème siècle. Toute parenté avec nous semble donc exclue... à moins qu’elle ne soit très lointaine.


  1. C’est le « florinage » parce qu’exprimé en florins de 12 sous ; c’est Péquivalent du revenu cadastral contemporain.

  2. Le nombre des « chefs de maison » (= contribuables) est de l’ordre de 500. Chaque chef de maison représente donc 1/500 = 0,2% du nombre des contribuables. Un revenu de 0,05 % peut donc marquer un seuil de pauvreté -— encore que ce seuil soit variable en fonction des conditions économiques (plus ou moins belle récolte d’olives du côté recettes — plus ou moins grande cherté des grains du côté dépenses et, plus exceptionnellement, majoration d’impôts et dégâts dus à la guerre).

  3. Cette sentence (Archives de Nyons — DD1 -) est rendue en faveur de «Jean et Pierre Magnan, fils à feu Michel, pour eux et frères absents». C’est probablement une erreur du greffier ? Peut-être faut-il lire « Jean (frère de Michel) et Pierre (fils de Michel »).

  4. C’est peut-être la même terre car le cadastre de 1660 mentionne la superficie réelle de chaque parcelle, alors que les cadastres ou parcellaires précédents ne tenaient compte que de la surface cultivable. Or, le lieudit des Estangs, comme bien d’autres à Nyons, comporte beaucoup de rocailles incultivables.

  5. Pour procurer une certaine garantie à ses créanciers, la ville « affecte » en leur faveur les fermages de ses « esmoluments » ; lorsque le trésorier, qui est donc pratiquement sans ressource, doit faire face à une dépense imprévue et urgente, il lui faut donc négocier avec les fermiers.

  6. Descendant de Gaspard, anobli en 1643 (lettres d'enregistrement de 1645), lui-même petit-fils de Claude notaire à Saint-Aupre, village voisin de Saint-Laurent du Pont (Rivoire de la Batie Armorial du Dauphiné)

  7. C'est probablement cette terre de Lagarde-Adhémar qui était plantée en garance : on trouve alors cette culture dans la vallée rhodanienne, en Vaucluse et dans 1e canton drômois de St-Paul-Trois-Châteaux... jusqu'à sa disparition devant la concurrence de colorants chimiques. C'est peut-être par confusion qu'une tradition orale attribuait la garance au domaine d'Arnayon, que ni son sol ni son climat ne prédisposent à cette production.

  8. Note de Jean Magnan de Bornier : Napoléon III

  9. C’est le cas en 1469 de Cyrand, Huguet et Jean Magnan (les deux premiers étant « massons ») que Gouvernet revendique dans sa requête devant le Parlement (Archives de l’Isère B 2919 -- 467) mais qu’il a « retranchés » de sa généalogie : cousins ou homonymes, ils doivent n’avoir pas eu de descendance.

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Chronique des Magnan

Philippe Magnan de Bornier

Mon oncle PHILIPPE (fils de GEORGES et cousin germain de mon père) avait entrepris une histoire de la famille, quelque peu estompée depuis sa dispersion au début du XIXème siècle.

Le temps lui a manqué pour la mener à terme, mais il avait réuni une importante documentation qu'il avait bien voulu me communiquer.

Qu'il en soit remercié.

Les plus anciens documents familiaux :

  1. « Homagium Petri Magnani de NYONS » du 1° juin 1417 : « Petrus Magnani filius Johannis Magnani ... fecit et prestitit homagium ligium et debitum fidelitatis... per se et suos heredes dicto nobili Ludovico... » « Pierre Magnan fils de ]ean.. prête hommage lige et serment de fidélité, pour lui et ses héritiers aud. Noble Louis... »

(Louis de Pierre, seigneur de Montferrand et coseigneur de Nyons)

  1. Assignation des «descendants de Pierre Magnan pour passer reconnaissance en faveur de Monsieur de Gouvernet, de l’année 1614 », à laquelle est annexé le tableau généalogique ci-contre.

Ces deux documents sont produits en 1614, lors du procès opposant René de Gouvernet -- acquéreur de la «coseigneurie » -- à une centaine de familles nyonsaises : il m’a paru préférable de résumer en Annexe I ce que l’on connaît de cette procédure, importante pour les Magnan, mais dont la longue durée interromprait le récit des faits quotidiens qu’il importe d’abord de relater.

Chapitre I : De Pierre (1417) à Michel (1614).

Nos connaissances restent minces.

  1. La généalogie

Il s’agissait, pour René de Gouvernet, d’établir le lien familial entre prestataires d’hommage et leurs héritiers -- soit, pour les Magnan -- sur deux cents ans. Ce travail, dont Gouvernet avait chargé un homme de loi, était délicat, en raison de la multiplicité des sources notariales à consulter, et n’avait pu être mené à bien en 1614.

On comprend donc que, dans sa requête au Parlement, il ait jugé prudent de préciser que «... s’il avait mis aud. dénombrement chose qu’il ne doit s'y trouver, de l’oster ou retrancher., ». La généalogie témoigne du bien-fondé de cette réserve.

En effet, en la rétablissant sous une forme linéaire, moins artistique mais plus lisible, on peut constater qu’elle est peu fiable en ce qui concerne la descendance de Manson : celui-ci était évidemment mort avant les actes de partage de 1492-98 ; or ses petits—enfants, Jean et Pierre sont donnés comme vivants en 1614, ce qui est peu crédible. Manifestement, l’homme de loi de Gouvernet -ses recherches n’étant pas terminées- n’a pu descendre de Manson jusqu'à 1614 ; il a donc emprunté la voie inverse, partant des Magnan de 1614 sans tenter de les rattacher de façon fiable à Manson. Rien ne nous permet donc de dire si les prétendus héritiers sont pour nous des cousins ou de simples homonymes.

La même critique ne peut être formulée pour la descendance d’Étienne : cinq générations jusqu'à notre grand-père Michel (et six jusqu'à ses neveux Pierre et Antoine le jeune), en 200 ans, cela n'a rien d’anormal, d’autant que Pierre doit être relativement jeune en 1417, puisqu’il ne rédige son testament qu’en 1451. On peut donc admettre que cette généalogie de la branche aînée -- qui se réfère à des actes notariés dont on pouvait alors vérifier l’existence -- correspond bien à la réalité. Mais, outre une série de prénoms, elle ne nous apprend rien sur nos grands-pères, au moins jusqu'à Georges et son fils Michel.

D’autres sources d’information nous éclairent-elles sur leur situation sociale, leur fortune... ?

  1. Les Magnan dans leur ville

Il faut d’abord rappeler comment a évolué le statut politique de Nyons.

La ville faisait partie, au XII° siècle, du Marquisat de Provence (limité, en gros, par le Rhône à l’Ouest, la Durance au Sud, et le Buech, affluent de la Durance, à l’Est). Depuis un partage de 1125 et peut-être plus tôt (?), le Marquisat était un fief outre—Rhône du Comte de Toulouse. Mais, en 1206, donc peu avant le déclenchement de la Croisade contre les Albigeois, les nyonsais, désireux de se mettre à l’abri des croisés, avaient transféré leur hommage à la Prieure de St Césaire d’Arles (abbaye bénédictine, qui avait un couvent à Nyons), et la Prieure s’était choisi un « bras séculier » en la personne d’un petit seigneur des environs, le Baron de Montauban. Comme souvent en pareil cas, le Baron — théoriquement «vice-dominus» ou vidame, sous l’autorité de la Prieure «domina» — était pratiquement devenu «dominus» ; si bien que c’est à lui que le Dauphin du Viennois, au cours de son expansion vers le sud, avait acheté la seigneurie de Nyons en 1302. Depuis le «transport» du Dauphiné au fils aîné du Roi de France (1349) ce dernier est à la fois — comme ses prédécesseurs Dauphins du Viennois — suzerain «éminent» de la province et seigneur «immédiat» de Nyons. Un Châtelain y exerce des fonctions judiciaires et administratives, et perçoit les revenus du seigneur (essentiellement les fermages du four banal et du droit de péage et le droit de «lodz et ventes» lors des mutations immobilières).

À côté de cet agent du Seigneur, l'administration de la ville est assurée (comme celle de toutes les villes et villages voisins) par un «Consulat» (deux consuls et une douzaine de conseillers) depuis une date inconnue mais certainement très ancienne.

Par l'inventaire Marcellier (établi au XVIII° siècle, il répertorie bien des documents aujourd’hui disparus — notamment les comptes des «châtelains» ou de leurs «lieutenants») on connaît la liste, depuis 1318, des châtelains de Nyons : ce sont en général des étrangers à la ville, petits seigneurs ou hommes de loi ; on ne trouve parmi eux aucun Magnan.

Nos grands—pères ont-ils exercé les fonctions de Consul, de Trésorier ou de Conseiller du Consulat? Faute de registres des délibérations consulaires, on n’en peut rien savoir jusque vers les années 1530.

De 1530 à 1614, aucun d’eux n’est mentionné. Mais on voit apparaître Jaume et Georges (jusque vers 1584), puis Antoine fils de Jaume et Michel fils de Georges aux «conseils généraux» auxquels sont conviés tous les «chefs de maison»... qui n’y vont pas tous, loin de là !

  1. Instruction

Il semble qu’aucun d’eux n’appartienne à la catégorie des «sachant-écrire». En 1634 encore, lors de la rédaction du parcellaire, certains habitants ont eux—mêmes calligraphié leur «parcelle», mais ce n’est le cas ni d’Antoine le jeune, ni de Pierre fils de Michel, dont les parcelles portent la mention «N’a su escrire». C’est d’ailleurs une situation très fréquente ; même bien des consuls ignorent l’écrit et leur premier acte après leur nomination est de réclamer la désignation d’un secrétaire du Consulat «pour ce que ne sçavent escrire» (ce secrétaire est en général le greffier la châtellenie, qui, par définition, sait écrire... encore qu’à l'époque, sa calligraphie évoque davantage le hiéroglyphe que l'alphabet).

  1. Catholiques ou Protestants ?

Jaume, Georges et leurs fils vivent à l’époque des Guerres de Religion. Aucun recensement n’existe des fidèles de l’une ou l’autre confession. On sait que l’adhésion à la Réforme a été plutôt tardive à Nyons (premier acte iconoclaste en novembre 1559) mais qu’elle est importante en 1562: une troupe protestante qui s’est fait étriller en Provence cantonne longuement à Nyons et son capitaine décide de loger ses soldats chez les «papistes»; cette «dragonnade» avant la lettre fait croître brusquement le nombre des réformés. Un mouvement en sens inverse se dessine autour de 1570, le pouvoir protestant étant en recul pendant la campagne de Saintonge. Mais, environ 10 mois après la St Barthélémy, la ville est conquise par les protestants et devient «place de sûreté» en 1576 . Les commissaires chargés de l’application de l’Édit de Nantes constatent que deux-tiers des nyonsais sont protestants.

Peu avant la publication de l’Edit, René de Gouvernet, qui est gouverneur de Nyons, mais va souvent au-delà de ses attributions, a donné instructions aux Consuls de prélever «sur le général de la ville» (c'est-à-dire sur tous les contribuables) la rémunération du «ministre de la parole de Dieu» (le pasteur). Les Consuls soumettent donc la question à un «conseil général» où, le 23 mars 1598, se retrouvent 134 chefs de maison: 31 d’entre eux s’opposent à cette décision «disant qu’en tant qu’à eux touche, l'entretènement dud. ministre se prenne sur les dîmes que prend la Prioresse» (c'est au prieuré des Bénédictines que revient traditionnellement la dîme; après avoir été séquestrée par le pouvoir protestant, elle vient de lui être restituée). Antoine Magnan est l’un de ces 31 opposants. Utiliser la dîme — que supportent tous les habitants — au profit des deux religions, c’est alors une revendication souvent formulée par les protestants (et non satisfaite par l’Edit de Nantes). Il est donc probable qu’Antoine «le jeune» appartenait à la religion réformée... et avec lui toute la famille... c’est en tout cas ce que donne à penser, une centaine d’années plus tard, la qualité de «nouveau converti» d’Abel (Voir le chapitre II).

  1. Où habitent-ils ?

D’après le cadastre de 1602, ils logent «aux Forts», le quartier le plus ancien de Nyons, aux côtés duquel ont été créés - au début du XIV° siècle, le «marché» (place des Arcades et environs de l'église) - au XV°( ?), le «Bourg» de l’église au «Pont Romain».

La maison d’Antoine le vieux est rue du Devès et voisine du Nord, du Sud et de l’Ouest, le Monastère et la rue publique. Elle est inscrite au cadastre pour 2 Florins 1.

Celle des «hoirs de Georges» est «aux Forts, au dessous de la rue des Sournures»; son florinage est de 7 sous.

Ce sont donc des logements sans doute très anciens et de valeur modeste.

6°. Niveau de fortune — Profession

Le premier cadastre parvenu jusqu'à nous est celui de 1602 et renseigne sur les fortunes immobilières. Les fortunes mobilières ne pourraient être connues que par les actes de succession, qui ont en majeure partie disparu. Quant aux professions, ce n’est qu’au XVIII° siècle que les rôles de la capitation permettent de les approcher; auparavant elles ne sont connues que dans quelques cas ponctuels.

La première indication utilisable se trouve au rôle de la taille de 1562, dont l’objet est de payer le logement de la troupe protestante cantonnée à Nyons. Cet impôt a été levé sur tous les biens -- nobles et ecclésiastiques, normalement exempts, comme roturiers -- mais les Consuls ont décidé de ne pas mettre en recouvrement les cotes inférieures à 1 florin.

Le taux de cet impôt est de 2 sols par Florin (de florinage) : une cote de 1 florin suppose donc un florinage de 6 florins. Le florinage global étant à l'époque, de l’ordre de 12.000 florins, les cotes non levées proviennent de fortunes foncières au maximum égales à 6/ 12.000 ou 0,05% du florinage total 2. Or, ni Jaume ni Georges ne sont taxés, ni parmi les nobles ni parmi les roturiers : ce sont donc de très petits propriétaires fonciers (on trouve par contre un Claude Magnan dit Girardon, taxé de 2 florins ; il ne figure pas à la généalogie Gouvernet).

Cette situation de petit propriétaire foncier se retrouve au cadastre de 1602 : Antoine le Vieux et ses fils Antoine le jeune et Pierre détiennent à eux trois 0,08% du florinage, tandis que Michel et Jean, fils de Georges, n’atteignent que 0,04%.

Mais si l'agriculture est l’activité dominante, elle n’est pas la seule. Nyons, quoique n’étant pas une ville industrielle, possède quelques cardeurs, tisserands et teinturiers, ainsi que des tanneurs et des cordonniers (fabricants de chaussures) dont la production et les revenus sont inconnus ; aussi est-il difficile de les taxer sinon forfaitairement et assez rarement.

Les autorités municipales s’estiment, parfois, mieux placées pour évaluer le bénéfice de «ceux ayant actes avec la ville» (fermiers des droits d’octroi ou prestataires de services) : c’est ainsi qu’en 1562, Jaume Magnan (non imposable sur son florinage) est taxé de 3 florins. En tant que serrurier (tous travaux de ferronnerie) il est vraisemblablement chargé de divers travaux dans les bâtiments municipaux. De même, le 9 février 1584, le Consulat «a baillé le couvert de l'horloge» à son fils Antoine.

L’activité de Jaume s’étend aussi aux «esmoluements» de la ville : en 1578, il est «souquetier» c’est à dire fermier du droit d’octroi dit «souquet» perçu sur la consommation du vin «à table mise» chez les «ostes et cabaretiers» ; en 1580, il est fermier du moulin à grignons (moulin banal, appartenant à la ville, où l’on presse le marc des olives sortant des moulins à olives) : ferme assez importante puisque le fermier s’engage à payer aux apporteurs x sous par « mourtyrague » des grignons (la mourtyrague est la contenance d’un moulin à olives), et à la ville un fermage fixé par enchères publiques; encore faut-il que le mieux-disant soit solvable et fournisse la caution de deux autres habitants solvables. C’est dire que Jaume, même si sa fortune immobilière est réduite, doit avoir à la fois quelques moyens ... et du crédit.

Aucun renseignement similaire ne peut être recueilli quant à Georges et à ses fils que l’on retrouvera plus loin. Il est évident que leurs quelques parcelles de terre ne suffisent pas à les faire vivre mais on ignore tout de leurs autres activités. Sans doute ne sont-ils pas riches mais doivent cependant disposer de quelques moyens : c’est ce que donnent à penser les consuls qui, le 13 février 1603 font «lecture d'une requête de Jeanne Magnan fille à feu Georges demandant 2 écus pour l'aumône qu'il est de coutume de donner aux pauvres filles. Conclu qu'elle n'est du nombre des pauvres filles, ce pourquoi il n'y a lieu». Le critère retenu est qu’une fille à marier est pauvre si elle n’a pas « 20 écus vaillant » (ou 60 livres) : ce n’est pas la dot que reçoit vers la même époque Madame de Sévigné, mais c’est au-dessus du « bas de gamme ».

Chapitre II : Au XVIIème siècle : de Michel (1614) à Abel (1640-1715)

On peut distinguer, à Nyons, quatre périodes aux caractéristiques opposées, qui conditionnent la vie des habitants :

  • 1600-1630 : après les destructions et les exactions des guerres de religion, c’est une époque de prospérité ; la paix, extérieure et intérieure, se traduit par la faiblesse du prélèvement fiscal ; la communauté est ainsi en mesure, non seulement de rembourser ses dettes, mais aussi de racheter le moulin à grains (albergé depuis 150 ans à un particulier) et de devenir « engagiste » de la seigneurie ; en même temps, elle a négocié une « transaction de la dîme » particulièrement avantageuse, et facilité le rachat de la plupart des « biens nobles » (ou dits tels) pendant le fameux «procès des tailles» qui dure jusqu’en 1637 (de nombreux petits propriétaires ont ainsi pu accroître leurs biens) ; et en 1627, elle a conclu avec les héritiers de Gouvernet une transaction au sujet de la coseigneurie (ANNEXE 1).

— 1630-1660: période de guerre extérieure, et de marasme dû essentiellement à la hausse de l’impôt et du prélèvement parafiscal qu’est «l'entretènement des gens de guerre» théoriquement remboursable mais qu’à diverses reprises les événements (notamment la Fronde) ont laissé a la charge des nyonsais.

  • 1660-1690 : années d’équilibre, au cours desquelles la situation est assainie grâce à la baisse (relative) de l'impôt et au faible prix des « grains » , alors que le marché de l’huile d’olive est porteur.

— Après 1690: détérioration des conditions de vie, due à la hausse de l'impôt pendant les guerres de la Ligue d’Augsbourg et de Succession d’Espagne, et à celle du prix des grains (notamment en 1694) ... jusqu’au « grand gel » de 1709 dont les conséquences se font sentir à Nyons jusque vers 1730 .

En 1614 s’arrête la « généalogie Gouvernet», avec les "Magnans et Magnanes vivants" à cette date, marqués de la lettre V.

Jusqu'à la fin du siècle, et avant que les actes d’état—civil (tenus par le curé de la paroisse) soient fiables, la seule information est d’ordre fiscal ; heureusement, se succèdent alors le cadastre de 1602, le parcellaire de 1634 et le cadastre de 1660 qui, à un par génération, constituent une source assez sûre ; ils sont complétés par des fiches de « déclaration au cadastre » conservées (au moins en bonne partie) depuis le début du siècle ; ces déclarations mentionnent le transfert d’une parcelle sur Jean ou Pierre, prénom qui désigne un fils, ou sur X ou Y, nom de famille qui peut désigner aussi bien un gendre qu’un collatéral ou qu’un acheteur étranger à la famille ; on peut ainsi dresser une généalogie en ligne masculine, mais pas en ligne féminine (du moins tant que les actes d’état—civil font défaut).

Sur la base de ces informations, on peut proposer raisonnablement la généalogie suivante:

Pour la branche familiale dont nous descendons :

  • la filiation de Michel et Jean est avérée à la fois par la généalogie Gouvernet et par le cadastre de 1602 : les deux frères s’y partagent :

  • 1 verger à La Pareja (3 quartes ou 5 ares 70 chacun)
  • 1 verger, terre et ferme à Eoupe (4 émines ou 30 ares 40 chacun)

Michel a conservé la maison familiale tandis que Jean a reçu deux terres aux Combes et à St Pierre.

  • celle de Pierre et Daniel est établie par une «déclaration au cadastre » (n° 225) qui partage par moitiés entre eux une terre «en Estan». La maison reste à Pierre et diverses terres à Daniel.

  • celle d’Abel et Calixte paraît aussi évidente : Abel, sans doute a peine majeur en 1660, figure seul au cadastre, mais la maison du quartier des Forts est transférée sur Calixte en 1679 (n° 91).

Quelle place ont—ils tenu dans l’assez vaste mouvement d’achats de terres (notamment de terres dites nobles) pendant les années 1600/1630 ?

Dans les années 1610, ils participent, aux côtés d’une quarantaine de familles, à la mise en culture de la Montagne de Vaux. Mais on s’était vite aperçu que les avantages de ces défrichements n’en compensaient pas les inconvénients: glissements de terrain et inondations. Aussi, profitant d’une mission à Nyons d’un conseiller au Parlement, le conseil général du 20 décembre 1615 l’avait—il prié de régler la question et c’est par sentence arbitrale du 25 mars 1616 que les Magnan 3 recevaient 30 Livres pour les 9 Eminées de terres (environ 68 ares) qu’ils avaient espéré mettre en culture.

Plus tard, Pierre est acquéreur en 1619 au lieudit «En Estan » d’une terre de 4 Eminées (environ 30 ares) ; et, par acte du 2 décembre 1625, il « a eu de Marguerite Magnes veuve Desca Marcel » (noms incertains, voir p. 20) un verger à La Théollière d’1 Eminée (7 ares 60) qui a le statut de franc-alleu (A.D. Drôme E336). Sur l’alleu, Voir ANNEXE I.

Cette liste n’est sans doute pas limitative. Mais, à l’évidence, la progression du domaine foncier familial reste limitée et d’ailleurs quasiment annulée par les partages.

Il faut y ajouter :

  • que Pierre paraît s’être marié sur le tard; il a ainsi laissé deux enfants mineurs et sa veuve a dû être obligée de vendre quelques terres pour subvenir aux nécessités quotidiennes
  • le prelèvement (fiscal et parafiscal) n’a pas épargné ces héritiers mineurs: en 1674 lors du dernier «escart» (qui consiste à «écarter» les dettes de la ville sur les habitants, cotisés sur la base de leur « florinage »), Abel est taxé pour 68 Livres dont 40/13/3 par compensation avec sa créance sur la ville (pour logements de soldats) : c’est donc une perte sèche.

Extinction des branches collatérales.

On voit s'éteindre, au moins en ligne masculine :

  1. La descendance de Jaume et d’Antoine le vieux (les Serruriers) :

Pierre, fils d’Antoine le Vieux, ne possède (cadastre 1602) qu’un « pré, terre et herme » de 2 Eminées (15 ares) au lieudit Ruinas. Il a dû mourir sans postérité avant l'établissement du parcellaire de 1634 puisque ce pré appartient alors à son frère Antoine le jeune : celui-ci est à cette date propriétaire d’une maison rue des Anches et d’un ensemble de parcelles totalisant 17 Eminées 19 Cosses (1 Ha 35 Ares) ; cette relative « accumulation de capital » est de brève durée... du fait de ventes (?) ou de partages (?) ; au cadastre de 1660, on ne trouve plus sous rubrique « hoirs d’Antoine » qu’une Erninée de terre et une maison aux Forts, apparemment le solde des biens non encore partagés ; parmi les « hoirs », une fille (ou petite- fille), Catherine, qui vend en 1666 la maison de 1a rue des Anches (n° 198) mais c’est tout ce que l’on sait d’elle.

  1. Pas plus identifiables ne sont en 1660 les « hoirs de Daniel», propriétaires d’un verger de 5 Eminées (38 ares) « en Estan », où Daniel avait en 1634 une vigne et un verger d’1 Eminée 3 quartes (environ 13 ares) 4.

  2. ... ni ceux de Jean, fils de Georges, qui, en 1660, possèdent « derrière Vaux» un herme d’1 Eminée 1/2 : c’est peut-être ce qui reste de 7 Eminées de terre et herme figurant au nom de Jean en 1634 ?

  3. Calixte, second fils de Pierre, n’a pas eu de descendance masculine: ses biens ont été transférés en 1730 « sur J.P. Loubaud et Guillaume Philibert » : le dernier doit être son gendre puisque le 14 décembre 1748, l’acte de décès d’Elisabeth Magnan la donne comme veuve Philibert (nous avons donc peut—étre des cousins Philibert ?)

  4. Faut—il évoquer la descendance de Manson (second fils du Pierre de 1417) malgré toutes les incertitudes de ce que nous savons d’après la généalogie Gouvernet? Celle-ci mentionnant comme vivants en 1614 : Marie, épouse de Pierre Cordonnier, Jean et Pierre.

Jean est peut-être celui dont parle le Conseil général du 26 avril 1615 ; sa mère Marie Raphel a diffamé les prud’hommes (officiers de la communauté chargés notamment de l'évaluation des biens cadastrés qui peuvent avoir subi des moins-values depuis leur précédente estimation). Jean est donné comme recteur de la chapelle Ste Luce, ce qui ne veut pas dire qu’il est prêtre ni même catholique : les biens des chapelles ont été largement laïcisés sous la domination protestante et les recteurs peuvent n’être que les « rentiers » des acquéreurs (?). On ne sait rien d’autre de ce Jean.

Quant à Pierre, le cadastre de 1602 en nomme deux (outre le Pierre, fils d’Antoine déjà nommé et un Pierre Magnan dit Mondragon qui n’a rien a voir avec la famille — voir p.59 —) : pour les distinguer, on les appelle Pierre serrurier et Pierre tisserand. Le serrurier ne doit pas intéresser l’homme de loi de Gouvernet puisque des 1604, ses biens ont été transférés (n° 233), probablement sur des étrangers sans quoi les cessionnaires seraient revendiqués comme hommes du co-seigneur. Les biens du tisserand ont été transmis en 1613 à Esprit et Mathieu Brès ... parents ou non?

Ce que l’on peut conclure de toutes ces approches, c’est que la descendance masculine de toutes les branches collatérales de la famille a disparu au cours du XVIIème siècle.

En ligne masculine tout au moins, seuls subsistaient dès lors les héritiers d’Abel qui deviennent, pour s’exprimer dans le style de la satyre Ménippée, le «jetton droit et verdoyant du tige» de Pierre Magnan (1417).

Abel (1640 / 1715 ).

Il marque un tournant dans la vie de la famille.

D’abord parce qu’il est le premier à être mentionné par les actes d’état—civil : le 8 février 1692, lors du mariage de «Claude, âgé de vingt ans environ, fils d'Abel et de Béatrice Girard», puis le 17/4/1715, lors de son enterrement à Page de « 75 ans environ ».

Ensuite, parce qu’il est un « sachant écrire », ainsi qu’en témoigne sa signature, d’une belle calligraphie : on peut remarquer d’ailleurs, ce qui est fréquent à l'époque, que l'orthographe du nom n’est pas fixée puisqu’il signe MAGNAIN ainsi que son fils Claude; c’est son petit-fils Antoine puis ses arrière-petit-fils Claude et Jean qui adoptent la forme définitive de MAGNAN.

Enfin, diverses déclarations au cadastre, étalées de 1678 à 1701, le montrent acquéreur de diverses terres et maisons dont la possession le classe au rang des «mesnagers » (propriétaires vivant de leurs biens) quand est créé (dernières années du XVIIème siècle) l’impôt de la capitation. En même temps, laissant à son frère Calixte la maison de quartier des Forts, il s’installe dans « la grande rue du Bourg Triquedinard » qui joint l'église au pont (quartier bâti aux XIV—XVèmes siècles).

D’après un « État des biens en franc alu » (non daté, mais remontant aux années 1680), Abel possède quelques « alleux » (c'est-à-dire, en fait, qu’ils ne sont pas soumis au droit de « lodz et vente » ou mutation) :

  • verger à La Taulière que Pierre, son père, a eu de Marguerite Magnan, veuve de Jean Marcel, par acte du 1 décembre 1625 — reçu Guion (voir page 17)
  • les degrés de sa maison 3 pans en longueur et 1 pan en largeur
  • l’avancement de 2 bancs 10 pans de longueur et 1 pan de largeur.

Tout ceci ne constitue pas une grande fortune : maisons comprises, le florinage d’Abel ne dépasse guère, vers 1690-1700, 0,25% du florinage total. Ses biens agraires se composent de 2 Ha 8 de vignes, prés et vergers et de 1 Ha 7 d’hermes (bois et taillis) qui produisent du bois de chauffage, des buis et lavandins (utilisés comme engrais), et servent de pâturage au troupeau. Il possède en outre le matériel aratoire nécessaire et le bétail de traction adéquat : le 18 décembre 1697, l’lntendant de la province ayant imposé à Nyons la fourniture de trois mulets assez costauds pour tirer les « bagages » des soldats, et surtout les canons, Abel voit choisir le sien — ou l’un des siens — évalué 120 Livres.

À la fin de sa vie, il doit affronter la période difficile qui suit le « grand gel » de 1709 : crise grave dans toute la France, elle l’est tout particulièrement pour les provinces de vignes et de vergers. En effet, en 1709, ce n’est pas seulement la récolte de l’année qui est perdue, mais les ceps de vigne ou les arbres d’olivier qui sont morts (ce qui est exceptionnel à Nyons que son microclimat protège en général de ce risque). Il faut donc replanter vignobles et oliveraies, et les cultiver pendant des années avant leur première récolte (environ 4 ans pour les vignes et 7 pour les oliviers). Or, en 1717, Abel (ou plutôt sa succession, probablement pas encore liquidée), est taxé sur la base d’un florinage correspondant à 0,36% du florinage global : sa fortune foncière a donc progressé. Ce n’est d’ailleurs pas exceptionnel: d’une part les plus grandes fortunes, faute du numéraire nécessaire pour faire face aux frais de replantation, ont parfois dû aliéner une partie de leurs biens ; d’autre part, les salariés -— souvent propriétaires de quelques lopins de terres -- ont été tentés par l'émigration, temporaire ou définitive; les moyens propriétaires, au contraire, s’accrochant à leurs parcelles et survivant en louant leurs services aux plus riches, sont ceux qui ont le moins mal surmonté la crise, au prix, certes, de quelques années de vaches maigres, et ont ainsi maintenu, sinon augmenté, leur patrimoine.

Nous sommes donc en présence d’un bon gestionnaire, dont les capacités ne sont certainement pas étrangères au décuplement de la fortune (foncière) familiale (0,36°/o du florinage en 1717 contre 0,04% en 1602), mais sans oublier son mariage avec Béatrice Girard (probablement vers 1670 ?).

Les Girard sont en effet une ancienne famille de notables nyonsais ; au début du XVIIème siècle, ils possèdent l’un des 8 à 10 moulins à olives de la ville, et sont la troisième fortune foncière. Ils ont fréquemment occupé des fonctions (consulaire ou autre) pendant les Guerres de Religion; ils sont en effet très proches de Lesdiguières (le 2 mars 1576, celui—ci a député des commissaires pour faire approuver les comptes du Consul Antoine Girard, ce que le conseil consulaire — qui avait contesté ces comptes — doit «homologuer et allouer»). La situation est moins brillante au siècle suivant... peut-être en partie faute d’une protection aussi efficace ? Les Girard ne jouent plus qu’un rôle effacé à Nyons où ils semblent avoir vendu beaucoup de biens (à l’occasion de partages ?). Béatrice paraît n’avoir reçu de dot qu’en argent; aucun des biens acquis entre 1678 et 1701 ne provient de succession, mais d’achats à des étrangers.

Abel et Béatrice se sont certainement mariés au temple. Le premier s’est—il converti à cette occasion? C’est peu probable car, aux environs de 1670, le statut donné aux protestants par l’Edit de Nantes a déjà subi bien des atteintes. Il est donc vraisemblable que les Magnan avaient adhéré à la Réforme au XVIème siècle... ce que donne d’ailleurs à penser la position prise en 1598 par le cousin Antoine (voir plus haut). En tout cas, l’appartenance d’Abel à la religion réformée — jusqu’aux années 1680 » est attestée en juillet 1692 par son assujettissement à la «taille des nouveaux convertis» (pour compenser le service de la milice auquel seuls les catholiques sont convoqués).

Puis, le 11 janvier 1699, Abel assiste à une assemblée des habitants, à laquelle sont convoqués surtout les «nouveaux convertis» (l'Intendant de la Province avait été informé quelques semaines plus tôt que certains habitants de Nyons «se rendent à Orange — qui est encore principauté souveraine — pour y faire exercice de la R.P.R.») : ils sont «discrètement» incités à «marquer leur zèle pour la véritable religion catholique», en votant une dépense annuelle de 400 Livres pour «l'entretien d'un prédicateur qui prêchera les dimanches et fêtes pour l'instruction des familles... notamment celles des nouveaux convertis... et les sachant écrire se sont soussignés...», la plupart faisant suivre leur signature de la mention «nouveau converti» ou, plus sommairement, «N.C.» : c'est le cas d'Abel Magnan.

Ce passage au statut de «nouveau converti» a—t-il été pour lui un drame? C’est peu probable, pas plus pour lui que pour la majorité de ses co-religionnaires (l'émigration de protestants nyonsais semble avoir été faible). Confrontés depuis plus de cent ans à des interventions successives -- et en sens opposé -- des pouvoirs politiques dans le domaine religieux, et des Églises dans le domaine politique, les nyonsais — plus nyonsais que catholiques ou protestants - ont pris 1’habitude d’adhérer officiellement aux décisions qui leur sont imposées, mais de les appliquer de manière sélective.

C’est ce qui se passe à la fin du XVIIème siècle, aussi bien qu’à diverses reprises auparavant. Quoiqu’un arrêt du Conseil d’État du 26 mars 1682 - qui concerne la seule ville de Nyons — ait décidé «l'exclusion du consulat et du conseil politique de ceux de la RPR», une place y reste réservée aux nouveaux convertis jusqu’en 1706; ce n’est qu’à cette date, probablement en raison de la révolte des camisards cévenols, que l'administration royale se préoccupe de la question, la désignation des conseillers devant être faite désormais en présence et avec l’accord du vice—sénéchal de Montélimar... ce qui n’empêche pas celui-ci d’accepter un bon nombre de « nouveaux convertis » parce qu’il a confiance en eux (alors qu’en bien d’autres lieux, l’exclusion des « nouveaux convertis » -- et de leurs descendants -- se perpétue pendant un siècle).

Abel n’a jamais été conseiller au consulat, mais, le 11 février 1697, il est désigné comme « consul des prés » : celui-ci est « officier de la communauté », chargé de la gestion de la « grande prairie» d’environ 45 Ha bordant la rive droite de l'Eygues, et partagée entre plus de cent propriétaires; c’est au consul des prés quïncombe la fonction d’entretenir le «béal» (canal d'irrigation) et de répartir entre propriétaires les droits d’arrosage et les frais y afférents. Le l7 février 1697, il demande, ce qui est accepté par le consulat, d’être remplacé dans ces fonctions par son fils Claude.

Pour avoir un état civil, les nouveaux convertis ne pouvaient éviter de se marier à l’Église ni d’y faire baptiser leurs enfants; mais ceux d’entre eux qui avaient gardé leurs convictions protestantes se faisaient enterrer « à la campagne »... ce qui n’empêchait pas leurs héritiers d’obtenir un acte de décès (d’autant moins que le curé d’alors, parfois accusé de préférer la chasse à son ministère, ne faisait aucune difficulté pour l’établir). Abel Magnan n’a pas fait partie de ces réfractaires puisque ses obsèques ont été célébrées, comme on disait, « suivant le rite de la Sainte Eglise Romaine ».

Chapitre III: Au XVIII ème siècle

Claude 1671- vers 1730)

Son acte de mariage — à l’Eglise — le 8 février 1692 le donne « âgé de vingt ans environ » ; il est donc probablement né en 1671 et a dû être baptisé au temple, ce qui en fait un « nouveau converti ». Il épouse Claudine PORTE, fille de Jean, et âgée de seize ans.

Les Porte, dont la fortune foncière est moyenne, font cependant partie des riches : depuis qu’on les connaît, ils figurent parmi les plus importants « cordonniers » (fabricants de chaussures) qui trouvent leurs débouchés dans les marchés voisins et notamment à la foire de Beaucaire. La « cordonnerie » et le tissage sont, à peu près à égalité, les deux activités artisanales de Nyons.

Alors que la plupart des familles nyonsaises se partagent entre adeptes des deux religions, on ne connaît aucun Porte protestant. On repère un Deydier Porte, 2ème Consul en 1606 (c’est l'époque où le 1er Consul est obligatoirement protestant) et le même (ou un autre) Deydier, ler Consul en 1632 (le poste est alors réservé à un catholique) puis un (ou deux ?) Jean Louis, 1er Consul en 1708 , 1721, 1726, 1732, un Claude en 1729...

Claude Magnan se trouve ainsi propulsé en milieu consulaire; après avoir été «Consul des prés» en 1697, il est désigné le 31 janvier 1716 comme conseiller du Consulat : sa qualité de nouveau converti n’a pas empêché le vice-sénéchal d'approuver cette nomination.

Les fonctions consulaires ont toujours été prenantes, et parfois onéreuses pour ceux qui les exercent..., en tout cas ont toujours suscité des critiques. Mais elles comportent à l’époque des difficultés particulières :

  1. Les problèmes financiers de la ville au XVIIème siècle ont eu pour conséquence de dresser — face au Consulat — un pouvoir de fait des fermiers 5 (moulins, mesures de l’huile... collecteurs d’impôts, étapiers...); il était certes légitime que ceux-ci ne veuillent ni perdre d’argent ni être entraînés dans des procès douteux... mais l’abus est manifeste lorsque le Consul de 1719 afferme le moulin à grignons de gré à gré, au mépris de la règle traditionnelle des enchères publiques, et à des conditions très défavorables aux apporteurs de grignons ;

  2. En 1693, le souci de trouver des recettes pour le Trésor royal avait entraîné la création d’un « office héréditaire de Maire »: l’acquéreur de cet office, pour rentabiliser son investissement, avait recouru à des pratiques (non) douteuses qui lui avaient valu cl’êtte condamné par le Parlement de Grenoble.

  3. Pour remettre de l’ordre et faire face aux difficultés créées par le «grand gel», l'intendant de la Province avait fait nommer :

  • un nouveau «châtelain royal», ].A. Duclaux, d’une des plus riches familles nyonsaises qui, par ailleurs, détenait depuis deux ou trois générations l’office de Président de l’Élection de Montélimar (office fiscal)

  • et un « subdélégué» chargé notamment de remédier aux principales difficultés créées par la crise économique.

Malheureusement les deux hommes se sont brouillés en 1717 le « subdélégué» mettant fin au régime fiscal (à vrai dire aberrant) que les Duclaux s’étaient fait reconnaître une quarantaine d’années plus tôt.

Tout ceci débouche évidemment sur une avalanche de querelles personnelles dont le caractère Clochemerle vire à l'empoignade lorsqu’en 1721, Jean-Louis Porte, devenu 1° Consul, secoue vigoureusement le cocotier en faisant annuler le contrat du moulin à grignons passé par son prédécesseur de 1719 en même temps que, lors du « système » de Law, il brusque ].A. Duclaux pour lui faire accepter le remboursement en billets de banque d’une créance de 14 000 Livres que sa famille détenait sur la ville depuis 80 ans, au taux de 5%, honnête au XVIIème siècle, mais ne correspondant pas aux conditions du XVIIIème.

Contre ].L. Porte qu’ils dénigrent comme un vulgaire cordonnier entouré de conseillers « illitérés », se groupent autour de ].A. Duclaux les « personnes de quelque distinction » dont le Consul de 1717, « maître chirurgien » (c’est alors un peu plus qu’un rebouteux, mais beaucoup moins qu’un médecin ou un apothicaire), un notaire (gendre du « Maire héréditaire» condamné par le Parlement)...

On peut supposer que cet environnement n’a pas enthousiasmé Claude Magnan qui, le 20 octobre 1717 demande et obtient son remplacement au conseil, faisant valoir sa parenté avec deux autres conseillers, un Porte et un cousin des Porte (la «parenté » est une des «incompatilités» prohibées par les règlements en vigueur, mais il arrive assez souvent que l’on passe outre, l'incompatibilité la plus grave concernant tous ceux que leurs intérêts opposent -- ou peuvent opposer -- à la communauté, et spécialement les « fermiers »).

Outre cette brève incursion dans la vie consulaire, il est donc essentiellement « mesnager » comme son père dont il a hérité.

Il a eu trois enfants :

  • Marguerite, née le 27 janvier 1694, qui épouse Joseph Quenin (probablement en 1717, date à laquelle divers biens sont transférés au nom de son mari — déclarations au cadastre n° 89 à 93 — : une des maisons de la rue Triquedinard, 5 1/2 Eminées de vignes, 1 Eminée de terre) ; son fils Jean Quenin est baptisé le 12 octobre 1727 (la marraine est sa jeune tante Claudine Magnan). Elle meurt le 21 décembre 1767.

  • Claudine, baptisée le 12 juillet 1712 (filleule de Marguerite qui précède) ; mariée le 10 juin 1732 à jean-Baptiste Artaud, un « étranger» de Miscon. On ne sait rien de plus d’elle. Est-ce une coïncidence : un Artaud figure en tête des 23 abonnés au téléphone de ce trou perdu, proche de Luc-en-Diois (région victime de l’exode rural au XIXème siècle)

  • Antoine, qui suit.

Claude a vécu assez longtemps pour être parrain, le 17 mai 1727, de son petit—fils Claude, puis pour assister, le 9 septembre 1728 au baptême de sa petite—fille Marie-Madeleine (dont Claudine Porte, sa femme, est marraine). Il est mort vers 1730? (lors de son mariage en 1732, Claudine est dite « fille de feu Claude »)

Antoine, premier Consul de 1740.

Baptisé le 27 janvier 1705, il a pour parrain Jean Martin (dont c’est la seule apparition dans la chronique familiale) et pour marraine Marguerite Porte. Il a 25 à 30 ans à la mort de son père auquel il succède comme « mesnager » et dont il est héritier à l'exception des biens remis en 1717 a sa sœur Marguerite (on ne sait comment a été dotée son autre sœur Claudine).

Il a épousé, probablement en 1726 (?), Madeleine Jouve: c’est un nom répandu tant a Nyons (un Louis Jouve, alors habitant Nyons, est probablement le frère de Madeleine) qu’à La Motte mais je n’ai trouvé leur acte de mariage ni à Nyons ni à La Motte. Le baptême de leur fils Claude, à Nyons le 13 juin 1727, indique comme parrain son grand-père Claude Magnan et comme marraine sa grand-mère maternelle, Madeleine Desandrès (épouse Jouve), de La Motte; est présent jean-François Jouve, son « oncle maternel» (donc normalement frère de sa mère, à moins qu’il ne s'agisse d’un grand-oncle ?).

Le 9 septembre 1728, leur fille Marie-Madeleine a pour parrain Joseph Quenin (le beau- frère de son père) et Claudine Porte, sa grand-mère paternelle.

Madeleine Jouve meurt, bien jeune encore, le 5 avril 1737, laissant deux enfants de 8 et 9 ans. C’est sans doute une des raisons qui incitent Antoine à se remarier rapidement, le 12 septembre 1737 ; il épouse Quenine Quenin, fille de feu Jean-Louis, dont les deux frères assistent au mariage : Jean-Pierre (qui serait, lui aussi, « cordonnier» ?) signe son nom en majuscules un peu tremblotantes, mais «non ladite Quenin et son frère Louis illitérés)».

Quenine parait avoir su établir une excellente entente avec ses beaux—enfants : ceux-ci, le 20 février 1742, donc à 13 et 14 ans, sont parrain et marraine de son troisième enfant car elle a une nombreuse famille ; malheureusement, seul le dernier, Jean, né le 20 novembre 1751, parvient à l'âge adulte, mais passera le seuil des 80 ans puisqu’il meurt le 18 février 1832.

Contrairement à son père, Antoine a participé avec beaucoup de continuité à la vie communautaire, comme conseiller, comme syndic (nouveau nom du trésorier) en 1734 et comme 1° Consul en 1740. L’exercice de la fonction consulaire est alors moins semé d’embûches qu’au début du siècle : les oliviers replantés depuis 1710 sont en pleine production et l’huile d’olive se vend bien ; les impôts sont moins élevés (en monnaie constante) : la ville a donc pu assainir ses finances et, du coup, les fermiers sont rentrés dans le rang.

L’année 1740 — celle de son consulat — est cependant marquée par le séjour (plus d’un an) de deux escadrons de hussards. Ce n’est plus une charge aussi lourde que pendant la guerre de Trente Ans, puisqu’il fallait alors non seulement loger mais nourrir les soldats, le remboursement de la dépense étant aléatoire, et en tout cas toujours tardif. En 1740, seul le logement est exigé (partie dans des locaux affectés à cet effet, partie chez les particuliers), ainsi que les fournitures nécessaires à leurs chevaux, dont le coût est d’ailleurs réparti entre Nyons et villages voisins. Tout ceci occupe certes très quotidiennement les Consuls... qui doivent en outre intervenir dans les inévitables réclamations relatives aux vols de poulets ou de lapins sans compter, certainement, «les cris aigus des filles chatouillées ».

.................... ENCADRÉ ....................

Les QUENIN

Les Quenin sont déjà alliés aux Magnan depuis le mariage de Marguerite, sœeur d’Antoine, avec Joseph Quenin, vraisemblablement cousin de Quenine. Ils semblent avoir disposé de fortunes assez moyennes et ne participent que peu aux responsabilités communautaires (encore que Jean-Louis, probablement père de Quenine, ait été Consul en 1717).

Leur patronyme est très répandu dans la région (Saint Quenin a laissé son nom à l’église ex—cathédrale de Vaison). Il n’y a donc peut-être aucune relation, de descendance ou de cousinage lointain, entre les Quenin du XVIIIème siècle et ceux qui, au XVIème, avaient joué un rôle notable dans la vie nyonsaise: Claude, 2ème Consul (représentant les catholiques) en 1567 et 1571 ; Antoine le Vieux, notaire, peut-être son frère, et Antoine le jeune, seigneur de Rouillans (?), probablement son fils (?), 1er Consul en 1600 (et donc devenu protestant). On connaît surtout Claude, dont l'intervention dans la vie communautaire nyonsaise est marquée par deux épisodes significatifs :

  1. En 1567, il avait été accordé une modeste subvention aux « Moynes de Maugouvert » à l’occasion du Carnaval ; c’était une coutume fort ancienne visant à laisser se défouler la jeunesse de la ville ; mais, si elle était tolérée -- sinon encouragée -- par l’Église catholique, elle était prohibée -- comme idolâtrie -- par l’Église réformée. Aussi, les Consuls de 1578 (auxquels est revenue tardivement la charge d’approuver les comptes de 1567) décident de laisser à la charge de Claude Quenin les quelques Livres qu’il avait déboursées «attendu que la ville n’a rien de commun avec lad. Abbaye ».

  2. En 1569, une « disette» (et donc une «cherté») des grains avait amené les Consuls à négocier un gros achat de froment au Comtat, ce qui nécessitait une autorisation de «Monsieur le Cardinal» et c'est Claude Quenin qui avait été chargé de la négociation, puis de la distribudon aux habitants à 18 sols l'émine sauf pour les «pauvres» (ou habitants provisoirement appauvris): ceux-ci lui remettront des «bulletins» émis par les Consuls et c'est à ces derniers qu'il appartient de se faire payer ce qui sera possible (et quand ce sera possible). Ce double compte en monnaie et en bulletins n'était pas encore établi lors de la reprise des guerres civiles ni, malgré une tentative en ce sens, dans les années 1581-1586. En 1595, tout le monde est d'accord pour en finir mais un deuxième litige vient se greffer sur le premier; les Quenin avaient été «rentiers» du seigneur, à l'époque où la seigneurie était «engagée» aux Sires de Rousset (entre 1577 ? et 1593) et, en tant que tels, avaient exigé le paiement du droit de "lodz et ventes" (droit de mutation); de nombreux habitants ayant objecté (à juste titre ou non) qu'ils n'en étaient pas redevables, hommes du coseigneur (mais il n'y en avait plus beaucoup) ou "alleutiers", le consulat avait pris leur défense. Ce n'est qu'en 1598 qu'une transaction met fin à ces deux différends.

........................ FIN ENCADRÉ ........................

D’après un historien des protestants de Mens-en-Trièves (très conditionné), les deux autres escadrons du même régiment auraient été envoyés à Mens afin d’y punir (comme à Nyons) les «nouveaux convertis» mal convertis. Mais en fait, dit-il, ces hussards étaient des hongrois recrutés parmi les «Malcontents», c’est-à—dire les protestants qui, pendant la Guerre de Succession d’Espagne, s’étaient révoltés contre les Habsbourg en même temps que les Camisards des Cévennes se révoltaient contre Louis XIV. Aussi ces hussards auraient-ils pratiqué à Pégard des protestants de Mens une politique de «fraternisation» qui ridiculisa 1’Intendant de la Province, celui-ci devant mettre fin à l'opération avant que toute la population du Trièves soit magyarisée. Naturellement, je ne me fais l’écho de cette thèse — que j’enjolive à peine — qu’à titre folklorique.

Antoine Magnan est mort le 12 mars 1754, à l'âge de 49 ans. Son testament, rédigé deux jours plus tôt :

  • lègue (outre de petites sommes aux pauvres et à la confrérie des Pénitents) 1500 Livres à sa fille Marie—Madeleine (confirmant «les articles du mariage qu’il y a entre elle et le Sieur Pierre Borgeaud du lieu d’Aubres », contrat passé en 1753, mais le mariage n’a pas encore été célébré.

  • Ses autres biens revenant « par égale part et portion » à ses deux fils Claude (26 ans) et Jean (2 ans), mais grevés d’un usufruit en faveur de Quenine Quenin.

On perd la trace de Marie-Madeleine mais peut-être est-ce d’elle que descend un notaire Borgeaud que l’on trouve dans la région au XIXème siècle ?

Claude (1727 - 1791 ?) et l'installation à La Motte.

C’est en 1753 que Claude va s’installer à La Motte, où sa descendance est toujours représentée —- au moins en période de vacances — par la famille Chatel.

La Motte est à 35 Km de Nyons. La route, qui longe l’Eygues jusqu’à Rémuzat, puis l’Oule, est d’abord bordée par de nombreuses oilveraies, les derniers oliviers se voyant autour du village perché de St May qui a jadis fait partie du «petit diocèse» de Val—Bodon (quelques paroisses) ; cette singularité ne caractérise pas la seule carte ecclésiastique car, en sortant de St May vers Rémuzat, on entre alors dans l’enclave provençale du Val d’Oule, rattachée à la viguerie de Sisteron: Cornillon, Cornillac, La Charce... en font partie. Cette situation remonte au XIIIème siècle, lors de la mort de Guillaume de Sabran, dernier comte de Forcalquier, dont les petites-filles avaient épousé respectivement le Comte de Provence et le Dauphin du Viennois : c’est ce dernier qui recueille finalement la majeure partie de l'héritage... Mais 1’Evêché de Gap, si sa ville épiscopale était dans le comté de Forcalquier, déborde largement sur 1’ex-Marquisat de Provence (dont les Baronnies) et les évêques avaient joué savamment de la compétition entre héritiers, accroissant largement leur « temporel» en reconnaissant — au gré des circonstances — le tenir du Comte de Provence ou du Dauphin. La Motte, que traverse un coude de l’Oule, a dû un temps appartenir à cette enclave provençale, mais a réintégré la mouvance dauphinoise (Sénéchaussée de Valence, vice-sénéchaussée du Diois) à une date indéterminée mais certainement antérieure au XVIIème siècle.

Autre événement important : suivant la tradition, les Mottois étaient tous devenus protestants mais entre 1562 et 1573 auraient quelque peu hésité entre les deux religions. Aussi, lors de la prise de la ville par Dupuy-Montbrun en 1573, tous les mâles auraient été massacrés, les soldats protestants se partageant leurs biens et leurs veuves... Mais depuis lors, bien des changements sont intervenus.

Rien n’indique notamment que les Desandrès (famille de la grand-mère maternelle de Claude) aient été protestants : Michel est devenu notaire en 1727 alors que depuis ur cinquantaine d’années, seuls des catholiques sont admis a cet office; un autre Michel, enterré 15 janvier 1689, est prêtre et un Jean-François, prieur de Jonchaires, célèbre, le 27/6/1695, mariage de Madeleine Desandrès et de Pierre jouve : il est peu probable que 5 et 11 ans après la Révocation de l’Edit de Nantes, ces ecclésiastiques soient de «nouveaux convertis ». L’adhésion des Jouve à la Réforme est plus vraisemblable (malgré leur « conversion» de 1684) ce qui expliquerait que ce ne soit pas à un Jouve, mais à un Magnan mieux converti que revienne un part de l'étude de notaire.

C’est probablement aussi dans une famille catholique que Claude choisit son épouse, Elisabeth Baral: elle doit descendre de Joseph, originaire de La Tour du Pin (où la Réforme a peu prospéré) qui, le 7 juillet 1687, avait épousé à La Motte Madeleine Vosge.

C’est de la famille Baral que vient la « maison Magnan » de La Motte, comme en témoigne le nom gravé sur la marche d’entrée. Sur cette famille (en dehors d’une hypothétique parenté avec le Président Baral de Montferrand6 dont le jeune Beyle, pour une fois en désaccord avec son grand-père Gagnon, admirait tant l’amabilité), la seule indication venue a ma connaissance concerne la famille Charvet (à Domène, dans l’Isère) ; pourtant une lettre du 23 décembre 191 de la cousine Charvet, née Baral, à mon grand-père parle de René Baral, tué en Lorraine en laissant quatre fils (?).

Claude est donc associé, à l’étude de La Motte, avec Jean-François Desandrès (1753/1763 puis Louis-Joseph (1763/1791).

La Motte n’est alors qu’un gros village à peu près Nyons sans les olives. Son étude notariale a aujourd’hui disparu et la valeur de ses maisons et terres a sensiblement régressé au XIXème siècle (il en est de même de tout l’Est de la Drôme). Mais c’est alors un centre non négligeable. L'héritage Jouve-Desandrès auquel s’ajoute la dot Baral est probablement supérieur à la part revenant à Claude sur les biens paternels.

De son mariage naissent quatre fils :

  • Jean-François (le 5 avril 1761)

  • Pierre (dont descend la famille Urtin)

  • Charles (dont la descendance masculine est éteinte : peut-être y a-t-il des cousins ?)
  • Abel (qui a une nombreuse descendance).

Jean, châtelain royal à Nyons.

Alors que Claude quitte Nyons pour La Motte où l'attirent ses intérêts patrimoniaux, son frère Jean ne quitte pas sa ville natale.

Il n’est âgé que de deux ans à la mort de son père, mais malgré le problème financier posé par son instruction, il mène à bonne fin des études satisfaisantes.

Le 14 décembre 1773, il acquiert l’étude du notaire Roche pour le prix, modeste, de 400 Livres ; il est vrai que cette vente n’est pas parfaite puisqu’elle réserve les droits que pourraient faire valoir, à leur majorité, les fils du vendeur.

Et, «le quatorze février l’an de grâce 1776 et de notre règne le deuxième», le Roi Louis XVI lui «donne et octroie l'office de capitaine châtelain de la ville de Nyons en Dauphiné... aux honneurs, autorité, prérogatives, privilèges, pouvoiirs, fonctions, exemptions, prééminences, rang, séance, gages et autres droits, fruits, profits, revenus et émoluments aud. Office appartenant».

Sous ces redondances, la châtellenie est un « office » vénal, d’une valeur de 3000 Livres. La fonction, d’origine seigneuriale, est fort ancienne mais a beaucoup évolué: le châtelain n’a plus à percevoir les « droits » du seigneur depuis que la seigneurie a été «engagée» à la ville qui en encaisse les revenus. Il reste quelques fonctions judiciaires (limitées à la basse justice) et des responsabilités administratives: le châtelain est le représentant du Roi... pratiquement le seul depuis que le Gouverneur de la ville (pouvoirs militaires) n’a plus qu’un titre honorifique (et une pension de 300 Livres payée par la ville où il ne réside plus et ne paraît jamais).

La vieille organisation consulaire a disparu en 1768 (réforme L’Averdy) laissant la place à une mairie : le maire est choisi (sur une liste de notables) par le Gouverneur du Dauphiné. C’est lui qui préside son conseil alors que, précédemment, le conseil consulaire était convoqué et présidé par le châtelain ... mais sans pouvoir « cueillir les voix », privilège du premier Consul.

Cette mise au point n’a pas fait disparaître toute concurrence entre châtelain et pouvoir municipal: le Maire, comme ses prédécesseurs consuls, ne peut intervenir dans le domaine judiciaire (le Parlement de Grenoble est très strict en la matière)... mais il ne se fait pas faute de critiquer les décisions du juge (trop bienveillant envers les délinquants) ou du substitut (trop enclin à classer sans suite divers dossiers).

Une nouvelle pomme de discorde était apparue en 1766 avec le «Règlement de l’hôpital »: c’était essentiellement autrefois une aumônerie gérée par «un officier» de la ville, le recteur des pauvres ; il avait été transformé lorsqu’un début d’hôpital (au sens moderne) avait fait son apparition à côté de l'aumônerie. Cette réforme était due principalement au curé de la paroisse ; c’est donc à ce dernier et au châtelain que reviennent les premiers rôles au « Bureau de charité » où le Maire n’est plus qu’invité, tandis que le recteur des pauvres disparaît. Et les motifs de dispute sont d’autant plus évidents que la ville est débitrice de l’hôpital.

Pour ajouter quelque sel aux querelles potentielles, Louis Constance Duclaux (dit de Chausans ; les membres de cette nombreuse famille sont désignés par le nom du lieudit où ils ont leur principal établissement) est en fait, comme Maire, Échevin ou Conseiller, un permanent de la Mairie. Homme intègre et bon administrateur, il est aussi très préoccupé des préséances et accueille avec bienveillance les coups d’encensoir : «M. Duclaux qui est si généreux... M Duclaux qui est si délicat...»

Manifestement, ce personnage agace le châtelain, qui ne s’en cache pas. Alors que son grand—père Claude avait voulu se tenir à l’écart des querelles locales, et que son père Antoine avait fait comme s’il les ignorait, Jean n’hésite pas à partir en guerre. En 1784 il faut l'intervention de son frère Claude, venu exprès de La Motte, pour conclure une transaction empêchant un procès.

Est—ce à dire que le châtelain est un peu «tout fou» comme le laissent entendre divers comptes-rendus de délibération ou pièces de procédure ? Outre que ces documents, rédigés sous la censure vigilante de Louis-Constance, sont d’une partialité évidente, le châtelain apparaît sous un jour assez différent par ce que l’on connaît du procès des « drayes ». Ces dernières sont les chemins réservés aux troupeaux allant d’un lieu de pâture à un autre, énumérés dans un « livre des drayes » remontant au milieu du XVème siècle. Depuis lors, le développement des superficies cultivées (gagnées sur les broussailles), avait entraîné l'interdiction de l’élevage de chèvres, grandes déprédatrices (arrêt du Parlement, 1715) et, certainement, une forte diminution de l'élevage ovin ; le réseau des drayes du XVème siècle était donc disproportionné aux besoins du XVIIIème et le Consulat de 1759 avait décidé de distinguer «celles qui doivent être rétablies et celles qu'il convient d'albeger». Récupérer quelques terres cultivables à une époque où l'accroissement de la population est indéniable, c’est le bon sens même mais l'affaire avait traîné, débouchant sur un procès contre la Mairie récalcitrante. Le châtelain soutient les demandeurs au profit desquels d’ailleurs l’arrêt est rendu (la municipalité de 1788/1789, répondant au questionnaire des États de Romans, s’obstine encore à réclamer le retour au XVème siècle).

Abel avait acquis une fortune foncière modeste mais se situant à un rang non négligeable, au début du XVIIIème siècle. Dans la seconde moitié du même siècle, il n’en subsiste rien, soit que ses successeurs aient été moins bons gestionnaires, soit simplement parce que

  • il a fallu doter les deux sœurs et la fille d’Antoine;
  • la mort prématurée de celui-ci a dû contraindre sa veuve à quelques ponctions sur le capital;
  • Jean a eu besoin de numéraire pour payer son étude de notaire et son office de Châtelain.

Quenine Quenin n’a recueilli que peu de biens (0,01% du florinage ; n° 258/259) dans la succession de sa famille.

Quant à Jean, il ne possède aucun actif foncier. La situation de notaire et surtout de châtelain en fait cependant un parti recommandable et il épouse Anne Duroux, fille de feu Jacques, avocat, et d’Anne Broc, résidant à Privas en Vivarais. D’après un acte de 1818, ses biens en Vivarais auraient produit environ 18 000 Livres, réinvesties à Nyons, essentiellement :

  • en terre et pré à Novezan, d’un florinage d’environ 0,2% du florinage total (ces prairies irrigables sont les meilleures terres)
  • une maison qu’un acte de procédure ultérieur permet de situer au milieu de la façade Ouest de la place du Marché (ou place des Arcades) : lors du percement de la rue traversant cette place, dans les années 1820..., la partie Nord de cette maison est expropriée, les Magnan demeurant propriétaires de la partie Sud.

Le 28 octobre 1787, naît leur fils Paul Jean Jacques Ferdinand (appelé Paul par l’état-civil et Ferdinand en famille), baptisé le 31 octobre; il a pour parrain son cousin germain mottois Jean-François (fils aîné de Claude) et pour marraine sa grand-mère Duroux.

Chapitre IV Les Magnan et la Révolution

En Dauphiné, la révolution ne commence pas le 14 juillet 1789 mais le 7 juin 1788 avec la "journée des Tuiles", suivie par l'Assemblée de Vizille (21 juillet 1788) puis la convocation à Romans des États Provinciaux, tombés dans l'oubli depuis environ 150 ans. Toute cette agitation a été suscitée par le Parlement de Grenoble (qui, prétendant à un rôle constitutionnel, s'obstine dans une opposition systématique au gouvernement), par une partie de la noblesse (qui a perdu une grande partie de ses pouvoirs depuis la disparition des États Provinciaux) et par des "révolutionnaires" (dont le chef de file, Barnave, sera bientôt guillotiné par d'autres révolutionnaires).

Jean-Frangois, de la politique à l'administration.

En 1788, les communautés de La Motte, Chalancon, Establet et Rottier désignent pour les représenter aux États de Romans Jean-François Magnan, avocat et notaire royal associé à son père à La Motte. Pour un juriste confirmé, il est certes tentant de procéder à un réexamen de l'administration provinciale qui, depuis 150 ans, est une chasse gardée de «Monseigneur l'Intendant» et de ses subdélégués. Aussi l'Assemblée -- au moins certains de ses membres -- se met-elle au travail, adressant un questionnaire aux villes et villages de la province; les réponses que l'on connaît tracent d'ailleurs un tableau intéressant du Dauphiné d'alors... mais c'est leur seul mérite, la réunion des États Généraux mettant fin aux États Provinciaux avant qu'ils aient pu en aborder l'examen.

De manière quasi-automatique, Jean-François devient, en 1790, lors de la création des départements, l'un des «administrateurs» de la Drôme (équivalent de conseiller général); il est en 1792 l'un des quatre commissaires (deux de la Drôme, deux des Bouches—du-Rhône) chargés de l'annexion au Royaume du Comtat Venaissin. Leur mission est de brève durée, du 21 mai au 21 août, car la parole est aux armes plus qu'à l'administration.

Avignonais et Comtadins bénéficiaient depuis longtemps d'une sorte de double nationalité romaine et française, et étaient évidemment fort attachés à cette dernière... mais surtout Avignon que le batelage du Rhône et la vente de quelques produits manufacturés rendent dépendant de la France, plus que le Comtat agricole. Donc, après avoir accepté l'annexion, les Comtadins hésitent devant l'évolution de la Législative et surtout depuis la Constitution Civile du Clergé, alors qu'Avignon persiste dans le premier choix : Carpentras contre Avignon, cette dernière menée par «Jordan Coupe-Têtes»... on en est là (avec bon nombre de massacres) lors de la brève mission des «commissaires». L'année suivante, l'adhésion au «fédéralisme» girondin des Marseillais -- qui occupent temporairement Avignon tandis qu'un camp royaliste s'installe en Ardèche -- donne une coloration différente aux conflits : patriotes contre traîtres, catholiques contre anticléricaux, campagne contre ville, royalistes contre républicains, vrais révolutionnaires contre déviationnistes... on n'a que l'embarras du choix. La même ambiguïté apparaît d'ailleurs dans le sort des massacreurs: Jordan Coupe Têtes (Avignon), convoqué par la Convention et s'imaginant probablement recevoir un sabre d'honneur, est guillotiné sur ordre de Robespierre qui doit lui supposer quelques ambitions personnelles ; Payan (Bollène) monte aussi sur l'échafaud, mais seulement après Thermidor ; quant au commandant Suchet (Bedouin, coupable d'avoir arraché son «arbre de la liberté»), il devient quelques années plus tard Maréchal et Duc d'Albufera.

Après cette mission impossible en Comtat, dont la fin coïncide avec l'arrestation du Roi, les notices biographiques consacrées à Jean-François mentionnent sa «disparition» tout au moins sur le plan politique, car il revient à La Motte où il reprend apparemment son activité de notaire. Les conventionnels du département essayent cependant d'obtenir sa collaboration : une correspondance conservée aux Archives Nationales (dont j'ai omis de noter la référence) témoigne du désir de l'administration départementale de le faire désigner comme «agent national» (œil-de-Moscou) auprès de la municipalité de La Motte ; en réponse, la Mairie fait état d'un certificat médical: ce «jeune homme» a besoin de grand air et l'équitation est la seule activité a laquelle il peut se livrer.

D'après deux documents des 15 Messidor et 30 Fructidor An III (juin et septembre 1795), qui le qualifient de «notaire public y La Motte-Chalancon», il achète à «Alexis-Charles-Alexandre de Simiane, ancien militaire» le domaine de Grand Grange à Arnayon (proche de La Motte) et trois moulins «cidevant banaux» à Arnayon et localités voisines. Le prix est de 130 000 Livres, évidemment payable en assignats : l'acte précise que la vente a pour objet de payer les dettes des Simiane et qu'au cas ou 2/3 des créanciers n'auraient pas accepté le paiement dans un mois, l'opération serait annulée. À cette époque les assignats sont dévalués d'environ 40% par rapport à la valeur-or, et les créanciers n'ont guère dû les accepter pour plus de 50% de leur valeur nominale, soit pour 65-70 000 Livres/or (ou le même montant en francs germinal, dont la valéur- or est pratiquement la même) : c'est plausible puisque, dans les années 1860, les héritiers de Jean— François, après vente des parcelles les plus excentrées, évaluaient la Grand Grange a 60 000 francs (environ 64 Hectares de terres et hermes).

Jean-François aurait également acheté puis revendu divers bien des Simiane à Mollans- sur—Ouvèze et «la terre de Lagarde-Adhémar... cidevant propriété dudit Magnan père», selon un projet d'acte de partage non daté mais remontant a la décennie 1830 puisqu'il y est qualifié de sous-directeur de l'Enregistrement et des Domaines : la vente de Lagarde-Adhémar doit être relativement récente puisqu'une créance subsiste, dans ce projet de partage sur «les héritiers du Sieur Pradelle, de Donzère», son ancien fermier7

Tout ceci dénote une certaine aisance mais un niveau de fortune qui reste moyen.

Jean-François avait fait sa réapparition -- ainsi que bien d'autres royalistes -- comme «administrateur» de la Drôme en 1795-1797, mais est «fructidorisé» le 25 novembre 1797 : inculpé pour une «affaire d'émigrés» (s'agit-il des Simiane ?), incarcéré et condamné le 1“ mars 1798, il parait avoir été rapidement libéré.

Son expérience de la vie politique avait été décevante : les États de Romans, à peine assemblés, avaient perdu leur raison d'être ; la mission en Avignon avait été rendue inutile dès son origine ; et l'alternance des coups d'Etat thermidorien, fructidorien. .. laissait peu de place elle aussi pour un travail constructif. C'est probablement ce qui décide Jean-François à s'orienter vers l'AdministratiOn de l'Enregistrement et des Domaines.

Il y a été précédé par ses frères Charles et Abel qui ont exercé leurs fonctions en Gironde dans les années 1800. C'est probablement de Charles qu'il est question dans les Mémoires de Mme de La Rochejaquelin : celle-ci récupère les biens de son père (tué en Vendée après l'échec de la «virée de galerne») et déclare avoir «tout dû» à quatre fonctionnaires des Domaines dont «M. Magnan».

Jean-François, après divers postes secondaires, est Directeur à Gap de 1808 à 1812, puis Directeur des Domaines dans les «départements» hollandais de 1812 à 1814. Un temple protestant réinstallé à cette époque (à La Haye ou Amsterdam ?) est orné d'une pierre inaugurale mentionnant les noms de divers responsables administratifs français dont le Directeur des Domaines qui avait dû évidemment intervenir dans la procédure (souvenir rapporté par mon père d'un voyage en Hollande vers 1930).

Après l'évacuation de la Hollande, il est de 1814 à 1816 Directeur à La Rochelle (premier contact de la famille avec cette ville) avant de trouver un poste plus approprié à son niveau hiérarchique, à Versailles (1816/ 1833) et de terminer sa carrière comme "Sous-Directeur de l'Administration de l'Enregistrement et des Domaines" à Paris (1833-1839)... dates indiquées par toutes les notices biographiques : il était peut-être alors d'usage de maintenir en poste des fonctionnaires de son niveau même septuagénaires ? Il meurt en 1845.

Il s'était marié au Buis le 25 janvier 1796. «Marie Victoire Philis Lagarde», son épouse, appartenait à une famille de Séguret (village comtadin au pied des Dentelles de Montmirail) où l'on retrouve au milieu du XVIIIème siècle l'acte de décès d'un «Lagarde, tabellarius». Son père, comme beaucoup de comtadins, aurait servi dans les armées du Roy et terminé sa carrière comme Gouverneur de Villeneuve-les-Avignon. Peu d'autres renseignements sur les Lagarde : ma grand-mère se souvenait qu'en 1884 (grand-père étant alors en garnison à Valence), elle avait rendu visite à des cousins Lagarde souvenir probablement un peu enjolivé puisque ledit cousin aurait été page à la Cour de Louis XVI : belle longévité ! Le ménage en question n'a pas dû avoir de postérité, un faire-part familial de 1896 nommant encore une «Madame de Lagarde» sans la mention traditionnelle «et ses enfants».

Jean Magnan, face à "la canaille".

Entre la journée des Tuiles et l'Assemblée à Vizille, la municipalité de Nyons déclare le 26 juin 7788 «... l'assemblée s'empressera de toutes occasions de lui donner (au Roi) les marques de son plus profond respect... l'effervescence qui a agité quelques têtes du Royaume n'a fait aucune sensation dans cette ville...». Certes, la municipalité de Nyons, depuis la réforme L'Averdy de 1769, a une tonalité «bourgeoise» mais on ne voit guère qu'elle diffère de ses administrés... qui, d'ailleurs, en 1790, réélisent le même maire, Jean-Louis Porte.

Cette indifférence des nyonsais est bien compréhensible.

  • 1ère raison : Nyons ne connaît pas de difficulté immédiate en 1788 ; la récolte d'olives s'annonce belle et sera en effet une des plus fortes du siècle.
  • 2ème raison : pas plus que bien des Dauphinois, les Nyonsais ne se sentent concernés par le sort du Parlement ou des États Provinciaux ; certains d'entre eux, au moins, savent que 150 ans plus tôt, lors du Procès des Tailles, l'un comme l'autre ont manifesté leur parti-pris et qu'il a fallu porter le litige devant le Conseil du Roy pour limiter les exemptions fiscales.
  • 3ème raison : les réformes réclamées par les révolutionnaires ne seraient guère novatrices à Nyons :
    • les biens nobles ? Pendant le Procès des Tailles, ils ont été très largement achetés (en général à des anoblis récents ou usurpateurs de noblesse) et sont redevenus taillables. Les 4% (du revenu cadastral) subsistants (de la vieille taille réelle) appartiennent à une quarantaine de roturiers et il n'y a donc pas d'aristocrates à pendre.
    • les biens d'Église ? Environ 4% aussi, essentiellement au Prieuré des Bénédictines: outre leur immeuble conventuel (environ la moitié) peu de terres à partager. La dîme, qui revient aux mêmes religieuses, n'est perçue qu'au trentain et ne frappe ni les olives (2/3 du revenu agricole) ni les mûriers qui se développent depuis une cinquantaine d'années. Globalement donc environ 1% du revenu agricole brut.
    • la seigneurie ? Elle a été engagée depuis 1640 à la ville qui en perçoit les revenus, provenant en quasi totalité de four a pain; ce revenu a pour contrepartie la fourniture du bois nécessaire à la cuisson, ramassé dans les «montagnes de la ville».
    • les communaux ? Ce sont ces «montagnes» incultivables; outre le bois pour le four à pain, elles fournissent le pâturage aux moutons du troupeau communal, et, au moment de la glandée, aux pourceaux.
    • le moulin à grains ? Il appartient à la ville qui le gère assez économiquement tout en le maintenant en très bon état.

En définitive, Nyons a bien retiré de la Révolution un avantage inattendu : la ville avait une dette consolidée aux environs de 90 000 Livres vers la fin du XVIIème siècle (achat du moulin engagère de la seigneurie...) et profite de la dévaluation des assignats pour s'en dégager à bon compte... Mais, à ce profit indû fait pendant une perte tout aussi indûe, et de montant équivalent: la vente du moulin, sur ordre de l'empereur et au profit du budget impérial (acheté en 1627 pour 40 000 Livres, et très bien entretenu, le moulin s'est largement valorisé au XVIIIème siècle comme la plupart des biens immobiliers).

L'année 1789 est bien différente de la précédente. Le gel a frappé les récoltes : le prix des grains augmente brusquement et depuis qu'en 1787 leur commerce a été libéré dans un grand élan d'enthousiasme, l'administration est sans moyen d'intervenir. La récolte d'olives est en partie détruite et le gel a -- peut-être ? -- fait mourir une partie des arbres.

La contestation antiseigneuriale se développe donc — non pas à Nyons qui n'a pas de seigneur — mais dans le village immédiatement voisin de Vinsobres (dont la population est, en outre, à 80% protestante) et à Condorcet (à une dizaine de kilomètres de Nvons : le seigneur est cousin du révolutionnaire); très liés à ces voisins, certains nyonsais se solidarisent avec eux.

Le 6 août 1789, Jean Magnan, en sa qualité de châtelain royal, fait son rapport au Procureur Général: «... Les habitants de Vinsobres se sont livrés au plus grand excès depuis qu'ils se sont formés en milice bourgeoise... La nôtre (commune) a arrêté M. de Condorcet et le retient en otage ici... nous ne voyons pas de pouvoir tenir contre les brigands... il ne sort rien d'ici excepté la Poste sans que cette canaille n'ouvre les lettres...»

C'est probablement en exhumant cette lettre qu'en 1989, dans un spectacle à grand frais, un brave Nyonsais -- au demeurant le meilleur fils du monde -- mit en scène le châtelain Magnan refusant de recevoir le cahier de doléances établi par ses concitoyens... , ce qui est doublement idiot : parce qu'en Dauphiné il n'y a pas eu -- au stade communal -- de cahiers de doléances, les États Provinciaux étant censés présenter les doléances de toute la province; et aussi parce que Jean Magnan avait montré -- à propos des drayes -- qu'il était capable de distinguer entre traditions tombées en désuétude ou à maintenir.

Brigands et canaille : il n'en démord pas jusqu'à la fin de sa vie. Il ne paraît pas, pour autant, avoir été inquiété (quoique dans un «Mémoire» de 1815, il dise avoir été «obligé de s'expatrier; il a fui mais n'a pas émigré», sans préciser à quelle date et pour quelle durée). Les nyonsais, même révolutionnaires, ne paraissent pas, en effet, avoir été atteints de fanatisme; c'est ainsi, par exemple, qu'ils maintiennent sa pension à leur Curé qui a refusé la Constitution Civile du Clergé; de même ont-ils dû «ignorer» les propos réactionnaires dont l'ancien châtelain ne devait pas être avare.

Jean n'exerce aucune fonction municipale et «n'a occupé que la place de président de son canton l'an V, ce qu'il n'accepta que pour faire plaisir aux honnêtes gens et rendre service aux émigrés et aux royalistes de son canton.», ce à quoi le coup d'etat de Fructidor mit fin rapidement. Il «n'a jamais fait de serment à aucun des gouvernements qui se sont succédé en France, fidèle à son Roi et à la Monarchie.»

Cette attitude -- ô combien respectable -- lui créait évidemment un problème financier :

  • La suppression de son office de châtelain (lors des réformes administrative et judiciaire de 1789/1790) lui fait perdre cette «place lucrative et honorable», mais «il ne fit pas liquider dans le temps sa finance (3000 Livres) pour en être remboursé, M. le Cardinal Maury, alors membre de l'Assemblée Constituante, l'ayant fait persuader qu'il ne le fallait pas, croyant que la contre-révolution était faite.»
  • Il perd aussi son office notarial (probablement en raison de la clause de rachat en faveur des héritiers Roche)
  • Il exerce quelque temps les fonctions d'avoué; il est qualifié «ancien avoué» dans un acte de procédure de 1818 et dans son acte de décès; lors du mariage de son fils, il est qualifié de «propriétaire».

Le 11 août 1815, il avait bien sollicité la place de juge de paix à Nyons, par l'intermédiaire d'un de ses amis, qui connaît «Monsieur Pasquier, Ministre de la Justice» (et pas encore Duc) : celui—ci -- qui avait servi nombre de gouvernements et s'en justifiait, dit-on, au motif qu'un serment «ça ne se donne pas, ça se prête» -- fut sans doute peu sensible à la fidélité du postulant, ni intéressé par la candidature d'un homme de 64 ans... qui continue à vivre, sans doute assez chichement, jusqu'à l'âge de 80 ans (18 février 1832).

Outre la diminution (sinon disparition) de ses revenus, et la perte de sa «finance», il semble avoir perdu de l'argent dans une obscure affaire d'achat d'un bien (le pré de Novezan acquis en 1787) grevé d'hypothèques dont le montant aurait été payé deux fois (?) sous les régimes successifs des lois du 11 Brumaire An VI, des 16 Pluviose et 17 Germinal suivants, puis du Code Civil. Aussi le tribunal de Nyons, en date du 14/5/1819, accorde-t-il la séparation des biens qui permet à *«la dame Duroux, épouse dud. Jean Magnan» de préserver ses biens paraphernaux ... non sans une certaine efficacité puisque leur fils Ferdinand, mort vers 1860, laissait une fortune modeste, mais de l'ordre de 150 O00 Frs., à partager entre ses deux enfants (d'après un état dressé par son fils Philippe-Octave, mon arrière-grand-père).

Paul Jean Jacques Ferdinand, né en 1787, est -- comme bien de ses cousins mottois -- entré dans l'administration. C'est évidemment son cousin (et parrain) Jean-François, qui lui a procuré son premier emploi connu dans les Douanes (dont le blocus continental gonfle alors les effectifs) en Hollande. À son retour en France, il rejoint, comme toute la famille, l'Enregistrement.

Chapitre V: XIXème et XXème siècles

Dès les années 1800, l'Administration de l'Enregistrement et des Domaines avait suscité une première migration des Magnan (Jean-François, Charles et Abel, fils de Claude et Ferdinand, fils de Jean) hors de Nyons et La Motte ; le mouvement est confirmé aux générations suivantes par Jules, fils de Jean-François, Paul-Charles et Henri, fils et petit-fils d'Abel (pour les mottois), Philippe Octave, fils de Ferdinand (pour les nyonsais).

Seule la branche issue du fils cadet d'Abel perpétue à La Motte la tradition notariale remontant aux Désandrès ; après Hyppolite et Léon, l'étude passe à un gendre Mallet dont la descendance s'éteint en 1941 avec Isabelle Mallet, épouse du Docteur Rochier. Parallèlement à leur carrière notariale, les Magnan de La Motte font carrière dans la politique : Mairie de La Motte, Conseil Général de la Drôme (sur la liste légitimiste du Marquis de Vaugelas) et ont pour principaux adversaires les Chevandier (cousins éloignés ou cousins de cousins ?) ralliés à la Monarchie de juillet puis à Badinguet8 (l'un d'eux, devenu Chevandier de Valdrôme, est un temps Ministre des Cultes sous le Second Empire). Le «notaire Magnan » est aussi un adversaire déclaré du déboisement, aux méfaits de quoi il a consacré de nombreux discours : il est regrettable qu'il n'ait pas été plus tôt entendu.

Il occupe par ailleurs, ainsi que Vaugelas, une place à part dans le parti légitimiste dauphinois (voir Ph. VIGIER La Seconde Rébublique dans la region alpine, Paris 1968, et Bernard JACQUIER Le légitimisme dauphinois, Grenoble 1976). En Dauphiné comme ailleurs, les légitimistes, obsédés par le «spectre rouge de 1852» (date prévue d’élections présidentielle et législatives) et se laissant séduire par la loi Falloux et l'expédition de Rome, se rallient largement au «parti de l'ordre» ainsi qu’orléanistes et beaucoup de «bleus» (républicains modérés). Vaugelas et Magnan, au contraire, votent avec les «rouges » au conseil général: ces «rouges» drômois ou bas-alpins, ce sont les ruraux montagnards ruinés par l'évolution économique et auxquels la Seconde République ne répond qu’en majorant de 45% l’impôt foncier et en massacrant les révoltés. De ces choix divergents entre alliance «bleue» et alliance «rouge», quel était le pari stupide ?

La branche issue de Pierre, continuée par les Motte puis les Urtin, sans vivre continûment à La Motte, y conserve une maison (pratiquement en face de la «Maison Barral» devenue «Maison Magnan») actuellement propriété d'Elisabeth Chatel. Le souvenir du «peintre intimiste», Paul Urtin (1874-1962) est conservé dans la région où plusieurs expositions lui ont été consacrées.

La branche issue du fils aîné d'Abel, en possession de biens importants à Montbonnot près de Grenoble, est actuellement installée principalement en région parisienne. Elle est représentée par Elisabeth Chatel, Jacques Magnan et les enfants de sa sœur Monique (Madame Roger), leurs enfants et petits-enfants.

Jules, fils aîné de Jean-François, a terminé sa carrière comme Directeur de l'Enregistrement à La Rochelle : sa fille, Marie, y avait épousé Aimé de Fleuriau (Hôtel de Fleuriau, rue de Fleuriau). Leur fils aîné, Aimé, longtemps Ambassadeur à Londres, n'a eu qu'une fille non mariée ; Louis, Colonel, a eu trois fils ; d'Elisabeth, épouse du Colonel de l'Epinois, sont issus des L'Epinois, Baritault et Guenau de Mussy...

Paul-Ferdinand, fils du dernier châtelain royal de Nyons, était aussi très proche de son cousin Jean-François (de La Motte) dont il était filleul et dont il épouse la fille Eugénie (mars 1827). C'est de leur mariage qu'est né Philippe Octave, mon arrière-grand-père (décembre 1827, à Versailles), ainsi qu'une fille, Marie, épouse Raillard (je sais qu'il y a eu dans cette famille, à la génération de mon père, trois enfants dont l'éventuelle postérité m'est inconnue).

Philippe-Octave (1827-1906) a épousé en 1854 Isabelle Champion-La Bretonnière dont la famille paternelle était de La Roche-sur-Yon et la famille maternelle de La Rochelle. C'est en effet à La Rochelle qu'il avait fait ses débuts dans l'EnregiStrement, et c'est à La Rochelle qu'il revient définitivement après un séjour à Bordeaux. Il y est attiré à la fois par les cousins Fleuriau et par sa belle-famille. C'est près de La Rochelle qu'il achète en 1857 le domaine du Treuil-Chartier qu'au cours des années suivantes il fait aménager (maison de maître et parc). C'est à cette époque qu'il vend la maison de Nyons -- ou ce qui en restait depuis son expropriation partielle lors du percement d'une rue donnant, vers la place du Marché, une entrée plus large que la vieille Porte St Jacques.

Le seul lien d'intérêt subsistant alors avec le pays d'origine est le domaine de la Grand Grange à Arnayon -- indivis entre Jules et sa sœur Eugénie, puis entre Marie (Madame de Fleuriau) et son cousin germain Philippe-Octave. C'est une déception : l'exode rural frappe l'Est de la Drôme où les exploitations, de plus en plus concurrencées par celles de la plaine, surtout depuis le développement des chemins de fer, sont de moins en moins rentables. Diverses lettres, allant jusqu'à 1887, énumèrent les fermiers qui paient irrégulièrement leurs fermages et, faute de moyens, n'entretiennent ni les bâtiments ni le troupeau. Je n'ai pas l'acte de vente final mais il est probable que le prix a dû être symbolique : rien n'est mentionné à ce titre parmi les «reprises» de Philippe-Octave lors de la liquidation de communauté qui suit la mort de son épouse en 1896.

Philippe-Octave et Isabelle ont eu trois enfants : Eugène-Fernand, né en 1856, colonel d'artillerie ; Georges, général de division, et Marguerite (Madame Maubaillarcq) ; à ma génération, 18 cousins issus de germains, dont 14 toujours vivants ; grande affluence aux générations de nos enfants et petits-enfants.

Le lecteur éventuel s'intéresserait peut-être davantage à une généalogie à jour de tous les descendants d'Antoine. Cela supposerait des recherches dans toute la France (et peut-être au-delà ?), travail plus difficile que de se limiter aux Archives de Nyons. Encore dois-je espérer ne pas les avoir trop incorrectement interprétées.

Fontalbane, 13 août 1997

ANNEXE 1 Le procès de la coseigneurie

Ce procès, qui a lieu entre 1612 et 1627 et se termine par un accord amiable, est à peu près connu par :

  • les délibérations Consulaires
  • deux avis dits "Inventaires sommaires..." rédigés par les avocats de la ville (A.D. Drôme 3 E 336)
  • diverses pièces de procédures (A.D. Isère)
  • l'inventaire Marcellier (XVIIIème siècle) qui répertorie divers documents, depuis lors détruits sur ordre de la Convention parce que relatifs à des titres féodaux ou supposés tels (à Nyons, l'autodafé a eu lieu le 25 octobre 1793).

En fait, la féodalité est peu développée dans la région. À Nyons spécialement, les entrées et retraits successifs, aux XIIIème et XIVème siècles, des religieuses de St Césaire, des barons de Montauban et du Dauphin du Viennois témoignent de la précarité de leurs pouvoirs.

Ce qui domine à Nyons, c'est certainement l'alleu, c'est-à-dire la pleine propriété du droit romain, qui s'est perpétuée au Moyen-Âge dans les pays de droit écrit où la règle «nul seigneur sans titre» s'oppose au « nulle terre sans seigneur» des pays de droit coutumier. Il se situe donc, par définition, à l'opposé du régime féodal. Cette importance de l'alleu est encore attestée à Nyons vers 1680 : malgré le grignotage seigneurial, 170 nyonsais -- c'est-â-dire environ le tiers des «chefs de maisons» -- y possèdent encore une ou plusieurs parcelles de franc-alleu.

Ces alleux pouvaient être affermés sous forme d'emphytéose de même que les «tenures foncières» (domaine utile d'une tenure roturière ou d'un fief) pouvaient faire l'objet d’un «bail à rente foncière». D'après la très classique Histoire du Droit d'A. Esmein, ces contrats étaient de «simples amodiations de la terre et n'imposaient aucune supériorité du concédant sur le concessionnaire».

C’est vraisemblablement à des contrats de ce type que se référait l'inventaire Marcellier (Nyons, folio 155): de 1402 à 1429, il énumère les « reconnaissances» de « censes et services » dûs à 18 personnes, parmi lesquelles sont nommés Louis de Pierre et Aiguillonne du Castel (le coseigneur de 1417 et la demoiselle qui lui a vendu la coseigneurie -- ou une de ses parentes ? -- ), à côté des notaires Chastel, Fabri et Medici, d’Étienne Pentecoste, Guillaume Marcel, Huguette veuve de Jacques Travail... : on ne voit pas que par la suite ces derniers aient prétendu à une coseigneurie.

Pourtant, au cours du procès du XVIIème siècle, a été exhibé un contrat de bail du 18 juin 1340, par Hugues Roux à Jean Guichard « avec les investitures au bas de l'acte et (dans) icellui (acte) Hugues Roux se dit coseigneur». À quoi l’avocat de Nyons rétorque :« C’est une coutume qui s'observe même chose dans toute la province que celui qui a des censes et directes... se qualifie de co-seigneur dud. lieu... Depuis que les censes et directes sont appelées droits seigneuriaux, il faut donc quelque autre mot qui convienne.»

Cet avis juridique n’est sans doute pas parole d’Évangile, mais semble assez pertinent. Il est corroboré par celui de M. Giordanengo dans son très savant ouvrage Le droit féodal dans les pays de droit écrit (École Française de Rome, 1928) : «jusque dans les années trente du XIIIème siècle, on ne distingue pas véritablement l'emphythéote du feudataire paysan et même parfois du feudataire de rang plus élevé .»

Dans cette conception : - l'investiture n’est autre chose que le contrat -- de droit privé -- de bail ou d’emphytéose - les obligations qu’elle met à charge du preneur sont normalement le « cens » (annuel) qui -- fixé depuis le Moyen-Age en monnaie de compte -- est devenu purement recognitif, «et le droit de mutation (lodz et ventes) plus appreciable quoique de perception occasionnelle puisqu'il est perçu sur la valeur réelle du bien » (à Nyons, il est «au denier douze », c'est-a-dire 8,33%). - le droit de prélation sanctionne le non--paiement des redevances stipulées au contrat en remettant le bailleur en possession de son bien. - la directe et seigneurie est synonyme du droit réel reconnu au bailleur sur le bien objet du contrat.

Croissance et déclin de la coseigneurie.

Le Dauphin du Viennois, construisant de pièces et de morceaux son Dauphiné, ne trouve que rarement à s’appuyer sur des droits solidement établis. Sans doute, lorsqu’il acquiert «une seigneurie» telle que Nyons, y installe-t-il un châtelain qui se limite à y percevoir des droits modestes.

Pour citer encore M. Giordanengo : «En Provence, le comte... avait su tirer tout le parti possible du droit des fiefs pour contrôler une noblesse turbulente. En Dauphiné, la multiplication des liens féodaux et le visage particulier qu’a pris la féodalite a fait des vassaux le: principaux bénéficiaires des relations avec un Dauphin qui n’était que leur seigneur». Cette analyse, qui concerne les XIIIème-XIVème: siècles, est d’autant plus vraie pour l’ex-Marquisat de Provence, balkanisé depuis la Croisade contre les Albigeois, et partagé essentiellement entre la Papauté (Comtat Venaissin), le Dauphiné, les «parties adjacentes de Provence» (région de Grignan, val d’Oule) et quelques seigneuries quasi- indépendantes dont celle d’Orange subsiste jusqu’en 1714.

Il est donc normal que le Dauphin cherche à collaborer avec un pouvoir local, à condition que celui-ci se reconnaisse son vassal... quitte à partager le pouvoir avec lui. C’est probablement ainsi que, lors de son acquisition de Nyons en 1302, il doit faire affaire avec un certain Bertrand du Castel, qui a dû se faire une place dans la période de croissance du XIVème siècle alors générale, jusqu’â la « grande peste » de 1347 (construction du quartier du Marché...).

Naturellement, Bertrand du Castel ne se contente pas de contrats d’emphytéose ou de rentes foncières : s’étant probablement constitué une «clientèle », il veut un fief avec droits de commandement et de justice sur ses «hommes » ce qui suppose qu’il possède un « castrum », suivant le principe des pays de droit écrit: «castro cohaeret jurisdictio». Aussi, lorsque le Dauphin, qui n’a nul château à Nyons, fait construire le « château-Dauphin» (au sommet du quartier des Forts: il a été démantelé, sur ordre de Richelieu, en 1634), Bertrand s’en fait-il concéder une partie, en contrepartie de quoi il se déclare vassal du Dauphin. Dans le dénombrement qu’il produit en 1346, il dit posséder une forteresse (fortalicium) « audessus du château delphinal» (à l’étage supérieur ?), ce qui lui permet d’affirmer ses droits de « mere et mixte empire» (merum et mixtum imperium : une sorte de souveraineté) et de «justice haute et basse» sur une vingtaine de familles de Nyons: ce sont ses «hommes» qui doivent donc lui rendre «hommage ».

Ainsi apparait à côté « des» coseigneurs -- noble ou roturier détenteurs d’un alleu ou d’une tenure foncière -- « un » coseigneur titulaire de droits féodaux.

Cette nouvelle coseigneurie voit se succéder nombre de familles : la fille de Bertrand du Castel la vend à Louis de Pierre (ci--dessus nommé), dont les héritiers la vendent au « Président Gruel » (du Parlement de Grenoble) ; elle est achetée à celui-ci par son homme d’affaires Guillaume Eschaffin (dont le frère est devenu notaire à Nyons), passe par succession à Françoise Eschaffin, épouse du sieur de Collans, puis à leur fille Simonette de Collans, épouse de François de Vincens, qui la lègue à son neveu par alliance Philippe de Vincens de Causans : c’est le fils de ce dernier qui la vend en 1612 à René de Gouvernet, Baron de La Tour et futur Marquis de La Charce, qui est déjà Gouverneur de Nyons (commandant militaire) et fait partie de la maffia Lesdiguières (Gouverneur du Dauphine).

Pendant cette période d’environ 250 ans, le pouvoir du coseigneur passe par des hauts et des bas.

1ère période : la coseigneurie hésite (début du XVème siècle).

Dès 1413, lors de la vente de la coseigneurie à Louis de Pierre, l'administration royale (qui commence à se substituer à la fiction du «fils aîné du Roy») passe à la contre-offensive, la Chambre des Comptes de Grenoble n’acceptant de recevoir son « hommage et dénombrement» que dans la mesure où il cède au Dauphin (futur Charles VII) « une maison forte qui avait appartenu à Bertrand du Castel... pour éviter le dommage que cette maison aurait pu causer au Dauphin, n'étant pas entre ses mains... ». L’acte de vente est passé au Dauphin en 1419 (inventaire Marcellier, folio 282), ce qui aurait dû normalement abolir le droit de justice du coseigneur. On comprend donc pourquoi celui-ci, en 1417, adopte un profil bas, lors de l'hommage de Pierre Magnan :

  • celui-ci prête à Louis de Pierre un « hommage-lige » (c’est-à-dire contre tous) et serment de fidélité, termes féodaux quelque peu pompeux à l’espèce : ses obligations de «vassal» ne sont pas précisées, pas plus que les «libertés et franchises» dont jouissait son grand-père Garin et qui lui sont confirmées. Ces obligations comportent évidemment le paiement annuel d’un cens, et celui, occasionnel, des droits de lodz; on apprend par ailleurs (lors du procès de 1614) qu’il devait aussi cuire son pain au four du coseigneur (four qui disparaît à une date inconnue, mais avant 1614).
  • En garantie, il hypothèque tous ses biens, meubles et immeubles, présents et à venir (donc que ceux-ci fassent ou non partie de la directe du coseigneur).
  • En cas de litige, il reconnaît la compétence de la Cour de Nyons, ou des cours delphinoises de Paris, de Grenoble ou de Chabeuil, ou de tout autre tribunal laïque ou ecclésiastique. L’absence de précision quant à la cour de Nyons, celle du seigneur ou celle du coseigneur, est révélatrice : le coseigneur doute de son droit.

2ème période : la coseigneurie se consolide.

C’est de l'extérieur que l’aide lui provient: l'Angleterre qui, à la fin du XIVème siècle, avait perdu la Guerre qui n’était pas encore dite de Cent Ans, reprend l'avantage à Azincourt ; la Maison de France, devant faire face d’abord à la menace anglaise, puis à des rébellions internes jusqu’à la Guerre Folle (1485-1488), est contrainte par ses difficultés financières à «engager» nombre de ses droits et seigneuries, dont celle de Nyons, c’est-à-dire: contre une certaine somme d’argent comptant, et jusqu’à remboursement, à en céder le pouvoir et les revenus à «l'engagiste».

Les «engagistes » de Nyons, en général étrangers à la région, se contentent de faire percevoir les revenus de la seigneurie par un «rentier» qui ne se soucie ni de la «police» («Conduite à observer pour la subsistance et l'entretien de l'État» -- Dictionnaire de Trévoux --), ni de rendre une justice « droite ». Les « usurpations » des coseigneurs successifs en sont donc facilitées tout au long du XV ème siècle : de la vingtaine de familles qui en 1346 reconnaissaient Bertrand du Castel, on passe à une centaine dans les livres de reconnaissance du Président Gruel 9. Il est évident que ce dernier, de par ses fonctions au Parlement, pouvait efficacement aider les nyonsais dans leurs relations avec les autorités provinciales, notamment en matière fiscale ; ce qui explique qu’il ait pu recruter une clientèle de « fidèles » probablement bien au-delà de sa «directe» ; ainsi la seigneurie féodale tendait-elle à supplanter la seigneurie foncière.

Naturellement, c’était, pour les nyonsais, une mauvaise solution... à tout le moins un pis-aller. Le pouvoir judiciaire du coseigneur, qui plus tard est au centre du procès Gouvernet, comporte deux graves inconvénients :

  • son exercice par un tyranneau local peut facilement déboucher sur des abus ; sans doute, depuis la réforme judiciaire du futur Louis XI au milieu du XVème siècle, une hiérarchie a-t-elle été établie entre cours locales (delphinales ou seigneuriales) aux compétences limitées (en gros à la basse justice) et dont les décisions sont susceptibles d’appel devant les cours de bailliage puis devant le Parlement de Grenoble ; encore fallait-il que la cause vaille la peine de faire les frais d’appel
  • la coexistence d’un tribunal seigneurial et d’un tribunal coseigneurial entraînait de fréquents conflits de compétence et, par conséquent, des frais judiciaires à proportion.

3ème période 1 la coseiggeurie périclite.

Cela explique que lorsqu’à la fin du XVème siècle, Guillaume Eschaffin se porte acquéreur de la coseigneurie, l'administration royale ait vigoureusement réagi : le châtelain royal Jacques de Monteynard réunit les habitants auxquels il fait prêter serment d’hommage et fidélité au Roi «non seulement les Brés (qui avaient reconnu Louis de Pierre en 1419), mais les familles des Magnan, Moyen de Laval, Miraillet, Albi, Limojon, Reboul, Majot, Manchy, Rivet... ».

La défection des « hommes » s’accompagne de celle des justiciables. Malgré les efforts des Eschaffin, leur tribunal disparaît au cours du XVIème siècle.

En 200 ans, « le » coseigneur qui s’était élevé au rang d’un pouvoir féodal, retombe au niveau « des » coseigneurs des XVIème--XVème siècles, c’est-à-dire à un simple contrat foncier.

Le procès Gouvernet (1614-1627)

Il nécessite quelques commentaires étant donné son importance pour les Magnan.

René de Gouvernet, Baron de La Tour (dont les descendants ont dit se rattacher à la famille de La Tour du Pin ... et c’est peut--être vrai quoique cette prétention excitât, au XVIIIème siècle, la verve du grand généalogiste dauphinois Chorier) était Gouverneur de Nyons depuis 1578 et avait été «engagiste» de la seigneurie de Nyons de 1596 à 1604; à cette date, le remboursement de sa « finance » par le Trésor Royal et le retour de Nyons dans le domaine de la Couronne avaient probablement sanctionné son activisme protestant à Orange: Henri IV lui avait sévèrement rappelé que l’alliance avec la Maison d’Orange-Nassau était une des bases de la politique extérieure de la France et qu’il n’entendait pas «rompre 1a paix pour si peu d’avantage».

C’est donc sans doute à titre de revanche qu’en 1612 il acquiert la seigneurie de M. de Brantes, fils de Philippe de Vincens de Causans: ce1ui--ci avait bien essayé de faire revivre la coseigneurie du XVème siècle... sans grande diplomatie puisque, le 29 novembre 1611, le Consul Bertrand «trouva M. de Brantes qui lui dit des pouilles»; après cet incident peu reluisant, il avait préféré passer la main.

Gouvernet est évidemment beaucoup mieux placé que son vendeur: il est déjà Gouverneur de Nyons et n’hésite pas excéder ses pouvoirs; il fait partie de la clientèle de Lesdiguières, clientèle qui, pendant les guerres civiles, s’est sensiblement enrichie quoique moins que son chef; enfin, sous le faible gouvernement de la Régente, il risque beaucoup moins de se voir remettre dans le rang qu’en 1604.

Il revendique donc tous ses « droits » de coseigneur, y compris le droit de justice auquel ses prédécesseurs avaient dû renoncer. A ces « droits » contestables, il en ajoute quelques autres dont les coseigneurs n’avaient jamais disposé (banalité de son moulin à grains... alors qu’il n’a pas de moulin, de son moulin à huile ou de sa presse à vendange) ou qui étaient abolis, tels la cuisson du pain à son four, dans une «estable (qui) soulait être anciennement le four des susd. seigneurs».

Pour faire bonne mesure, il assigne non seulement la centaine de familles qui, aux XIVème et XVème siècles, s’étaient reconnues «hommes» de ses prédécesseurs, mais, par un audacieux tour de passe-passe, essaie d’assimi1er aux «directes » de la coseigneurie des «pensions» arriérées dues à l’Eglise de Nyons (non payées pendant les guerres de religion), qu’il achète en 1613 (le curé de Nyons a besoin d’argent pour remettre en état l’église paroissiale) et baptise de «directes du Prieuré» ce qui lui permettrait de se déclarer seigneur de tous les débiteurs de ces pensions (et quel nyonsais, au cours des siècles précédents, n’en avait-il pas constitué pour le salut de son âme ?).

Le Consulat de Nyons contre-attaque dans deux directions :

  • le 1° mai 1614, il obtient une sentence arbitrale d’un Conseiller du Parlement en mission dans la ville «... que la communauté sera reçue à la préférence desd. Directes... »(du Prieuré)
  • en prenant à sa charge les frais du procès entre Gouvernet et ses prétendus hommes «Jean de Lafond, Jacques Darchimbaud, Jacques Chabert et leurs adhérents», c'est-à-dire la centaine de familles figurant aux « livres de reconnaissance» de Bemand du Castel, Louis de Pierre et « Président » Gruel.

Car, si les débiteurs du Prieuré lui échappent, il reste à Gouvernet les successeurs de ceux qui se sont reconnus « hommes » des coseigneurs des XIVème-XVème siècles : pour prouver l’étendue de la coseigneurie, il devait fournir un «dénombrement» de ses droits et de ses « hommes », ce qui supposait deux recherches successives :

  1. Retrouver les « hommages » prêtés à ses prédécesseurs : la collection complète s’en trouvait dans les «livres de reconnaissances» incinérés en 1793 mais alors bien conservés et faciles à consulter ; ainsi a pu être produit l’acte d’hommage de Pierre Magnan en 1417.

  2. Établir le lien de parenté entre les «hommes» des XIVème-XVème siècles et les nyonsais de 1614 : ce travail, confié a un notaire, n’est pas terminé en 1614 (Voir Chapitre I -- Descendance de Manson Magnan --)

Seul à se dissocier de ses compagnons d'infortune, Alexandre Miraillet, vieil harpagon refusant de contribuer aux frais du procès et qui, quelques années plus tôt, s’était reconnu « hommes » de Philippe de Vincens. Avarice à bien courte vue comme le constatent ses héritiers le 5 avril 1626 lorsqu’i1s sont condamnés à payer au coseigneur une somme de 500 Ecus (1500 Livres) : même si ce montant incluait des frais de justice, il est énorme pour une seule famille ; l'ensemble des familles assignées se seraient vues réclamer, sur des bases similaires, plusieurs dizaines de milliers de Livres; si l’on rappelle qu’à la même époque (1627) la ville a acquis les deux moulins à grains pour 33000 Livres, il est évident que Gouvernet n’y allait pas avec le dos de la cuiller.

Heureusement, les Miraillet étaient seuls à s’être mis dans un aussi mauvais cas. Il était donc à prévoir que le procès contre les autres ne serait pas aussi facile ; c’est ce qui explique que César de La Charce, fils aîné de Gouvernet et dont la part de succession comportait la coseigneurie, en soit venu à un accord amiable, conclu le 2 octobre 1627 : contre 40.000 Livres, il cède à la ville tous ses biens à Nyons (détaient les biens achetés aux Vincens de Causans dont le caractère « noble » risquait d’être remis en cause par le procès des tailles, et la coseigneurie). De cette dernière, il ne conserve que la « directe » -- et par conséquent le droit de lodz et ventes -- sur quelques fonds dont il faudra d’ailleurs plusieurs décennies pour préciser l'étendue (très limitée).

L’affaire rebondit lorsqu’en 1769, les descendants de Gouvernet -- qui, depuis une alliance Choiseul, sont installés en Franche-Comté -- vendent leurs biens de Nyons; l’acquéreur de la coseigneurie est un certain Guillaume Simond (anobli par office en 1759 sous le nom de Simon de La Rochette) ; très procédurier (il a déjà plusieurs procès avec la ville), il réclame des « lodz » (droits de mutation) très largement au-delà des «directes » qui lui ont été vendues, et se dit « coseigneur de Nyons », ajoutant, en toute modestie, « en pariage avec le Roi»: un arrêt du Parlement, en 1772, met fin à ses prétentions abusives et ne l’autorise à s’intituler que « coseigneur dans Nyons ».

Claude Magnan, «avocat à la Cour et notaire royal a La Motte--Chalancon », a plaidé contre lui dans un (ou deux?) de ces procès. C’est sans doute ce qui explique que l'assignation des Magnan, de 1614, ait été si bien conservée dans les archives familiales: c’est, à ma connaissance, la seule à être parvenue jusqu’à nous.

ANNEXE II Quelques voies à explorer (ou à fermer)

1) Les traditions orales.

je n’ai jamais entendu dire que nous descendions d’Alexandre Le Grand -- ce qui ne serait d’ailleurs guère crédible, compte tenu de son peu de goût pour le beau sexe -- ni même de Charlemagne.

]’ai noté trois traditions qui sont, de la plus à la moins fréquemment répandue :

  • L'origine italienne : les Magnan, à une date non précisée, auraient quitté l’Italie (lieu pas davantage précisé) pour venir s’établir à Nyons. Nyons se trouvant sur une des routes venant d’Ita1ie (pas la principale), fréquentées surtout après l'installation de la Papauté à Avignon en 1305, il est très plausible que des Magnani se soient arrêtés dans la région et y soient devenus les Magnan.

  • Le siège d’Avignon: au cours des guerres de religion, un Magnan aurait été tué, dans les rangs catholiques, «au siège d’Avignon ». L'information aurait plus de valeur si Avignon avait subi un siège à cette époque ; il y a probablement confusion avec un autre épisode, antérieur ou postérieur, de l’histoire avignonaise.

  • Les Croisades : un Magnan prénommé Michel aurait participé à la seconde -- ou a la septième -- Croisade et aurait sauvé la vie de la Reine de France (Aliénor d'Aquitaine ou Marguerite de Provence, selon le cas).

Tout est possible. Ce qui l’est moins, c’est qu’en marque de reconnaissance, la Reine aurait installé Michel dans son fief, à Nyons ou à La Motte; l’une comme l’autre de ces villes étant située dans le Marquisat de Provence, fief outre-Rhône des comtes de Toulouse, ni la Reine Aliénor au XIIème siècle, ni la Reine Marguerite au XIIIème, n’y avaient pouvoir d'investiture ; la Reine Aliénor était Duchesse d’Aquitaine, bien loin des Baronnies, la Reine Marguerite de Provence, dotée en argent, n’exerçait aucun droit dans le Comté de Provence lors de son expansion dans le Marquisat alors balkanisé; ce n’est d’ailleurs qu’en 1306 que le Val d’Oule est devenu provençal.

2) La coseigneurie des Magnan.

Mon oncle et homonyme Philippe avait eu connaissance d’un document conservé aux Archives de la Drôme (j’en ignore la cote et mes recherches pour le retrouver sont restées vaines) : il remonte aux années 1610 (il fait état du procès Gouvernet) et précise que

*«Guillaume Magnan a baillé en emphythéose à Isnard Mathatal(?), de Nyons, quelques fonds, retenant le droit de prélation, la directe et seigneurie, appert par acte reçu à Pons Laurent, notaire, le 30 octobre 1320.

Id. Jean et Guillemette, mariés, de même à Pons (notaire ?) de Nyons, le 17 juin 1384»*.

Sur le plan généalogique, ce texte établit un lien entre Guillaume (1320) et Jean (1384), bailleur des mêmes fonds; compte tenu des dates, le second serait normalement petit-fils du premier. Ce Jean de 1384 pourrait fort bien être le père de Pierre (1417).

Pierre serait alors a la fois: - par héritage paternel: « coseigneur» de son emphytéote, comme Hugues Roux en 1340 (ANNEXE 1) - par héritage maternel : « homme » du coseigneur,

chacun des deux statuts répondant aux deux définitions, successives sinon concomitantes, du terme « coseigneurie ».

3) Le blason

D’après le «livre des Magnan» de Magnan-Corréard (publié en 1930), les Magnan des Mées (Provence) dont descendraient les Magnan de Marseille, auraient obtenu du Parlement de Provence, le 16 juin 1566, l'enregistrement de leurs armes «D'argent à trois fasces d'azur sous un chef de gueules chargé de trois estoilles d’or». Ces mêmes armes auraient été enregistrées au Parlement de Bourgogne (avant 1660), puis en 1698 en faveur de N. Magnan, lieutenant criminel dans l'Élection de Cognac (seule différence : le chef est d’azur).

Enfin, M. Meschinet de Richemond, «archiviste de Charente Inférieure», aurait «dessiné» le même blason que celui d’Aix, à l'exception des «trois estoilles d’or» qui deviennent «trois fleurs de lys d’or».

Évidemment, le « dessin » de M. Meschinet... n’a nulle valeur d’enregistrement.

Ce qui fait son intérêt, c’est que le dessinateur vivait à La Rochelle, à l'époque où le département s’appelait encore Charente Inférieure, et qu’il a dû y connaître Jules Magnan (fils de Jean-François et ancêtre des Fleurian) et Philippe Octave, mon arrière-grand-père, tous deux fonctionnaires de l’Enregistrement dans cette ville où ils se sont fixés. Est-ce l'archiviste qui, ayant eu à connaître au cours de ses travaux, de ces diverses armoiries, en aurait fait le dessin à l'intention des Magnan, en substituant les fleurs de lys aux étoiles en hommage à leurs sentiments monarchistes ? ou, au contraire, l'initiative est-elle venue des Magnan qui lui auraient communiqué des documents familiaux faisant état de ces armes?

La deuxième hypothèse me paraît peu plausible, et tout d’abord parce que je n’ai jamais entendu dire qu’à cette époque, un membre de la famille, ni à La Rochelle, ni à Grenoble, ait arboré ce blason.

À quand, par ailleurs, remonteraient ces armoiries ? En dehors du siège de Damas (1148 - Deuxième Croisade) ou de la bataille de Mansourah (1250 - Septième Croisade), la date la plus vraisemblable serait l’année 1697, lorsque Pontchartrain, responsable des Finances, imagine de faire payer à tous les français qui en ont les moyens un droit d’enregistrement de leurs armes ; s’ils n’en ont pas, le titulaire de l'office leur en dessinera. Il n’y aurait rien d'impossible à ce qu’Abel Magnan, en sa qualité de « mesnager », ait figuré sur la liste des payeurs.

Or,

  • le 23 octobre 1697, les Consuls de Nyons informent leur conseil qu’ils ont reçu commandement de payer 34 Livres 10 Sous pour droit d’enregistrement des armes de la ville et qu’il en est de même de «plusieurs habitants de cette communauté»; et «comme il n'y a point d'habitant de cette communauté qui ait blason et armoiries», le conseil décide que l’on proposera une somme forfaitaire (c’est ce que 1’on fait à la même époque en « achetant» des offices de Crieurs, jaugeurs dont la seule utilité est d’alimenter le Trésor)
  • on ne connaît pas la suite, mais il est probable que la somme forfaitaire a été acceptée puisque le «Registre original des armoiries du Dauphiné recueillies pour l'armorial général 1697/1699» (B.N. ms. N. acqu. Fr. 6855) ne mentionne, sauf erreur, aucun nyonsais.

4) Le châtelain de La Motte

De source certaine, nous savons que c’est en 1753 que Claude Magnan s’est installé à La Motte où sa descendance est encore représentée par les Chatel.

Ni les uns ni les autres ne pouvons donc nous trouver un ancêtre en Pierre Magnan, châtelain de La Motte, exécuté en 1573 lors de la prise de la ville par Montbrun (il paraît établi que c’est par erreur qu’on ait attribué cette exécution au Baron des Adrets en 1562). Exécution d’une grande cruauté puisque la tradition veut qu’il ait d’abord été si malmené et menacé que ses cheveux sont devenus blancs, non sans raison puisqu’il n’est sorti de prison que pour être écorché vif.

On ne lui connaît qu’une petite-fille Anne (fille de son fils Jean) mariée à Vif, en 1632, à Claude de La Morte.

Notre famille paraît cependant avoir revendiqué une parenté avec lui, par voie collatérale, remontant au XVème siècle, d’après notre oncle Paul Urtin qui se basait sur la «généalogie Gouvernet » de 1614 :

  • Manson, deuxième fils de Pierre de 1417, laissait huit enfants entre lesquels divers actes de partage sont intervenus entre 1484 et 1498
  • Sur ces huit enfants, le généalogiste n’attribue de postérité (d’ailleurs très fantaisiste) qu’à Pierre et Antoine
  • On peut donc penser que les autres enfants ont émigré ce qui expliquerait que l’homme de loi de Gouvernet n’ait pas cherché plus de précisions, le « coseigneur » ne pouvant exiger de services et redevances que dans le cadre géographique de la seigneurie de Nyons
  • Emigré : pourquoi pas à La Motte ? c’est une hypothèse entre mille.

Homonymie ou lointain cousinage ? Seuls des actes d’état-civil permettraient d’en juger, et, à La Motte comme à Nyons, ils n’existent qu’à partir du XVIIIème siècle.

5) L’ambassadeur

Notre oncle Aimé de Fleurian avait, au cours de sa carrière diplomatique, reçu une affectation à l’Ambassade de France à Constantinople. Ayant eu l'occasion d’y trouver le dossier d’un Magnan, il en avait fait part -- au moins à titre de curiosité -- à la famille.

Pour autant qu’on le sache, ce Magnan était né à Constantinople, devait parler turc et s'exprimait aussi en russe. Il a dû entrer dans la carrière au début du XVIIIème siècle, probablement avec le statut qui est aujourd’hui celui des «secrétaires d’Orient».

Ce préambule ne paraît guère le rattacher à Nyons, et je regrette qu’il ne soit probablement pour nous qu’un homonyme car il a joué un rôle non négligeable dans un épisode intéressant des relations franco-russes.

C’est vers les années 1720 qu’il avait été nommé secrétaire à l’Ambassade de France à Petersbourg, que dirigeait alors M. de Campredon. C'était l'époque de Pierre le Grand. La France, qui avait entretenu des alliances de revers contre les Habsbourg, non seulement avec le Sultan mais aussi avec la Pologne et la Suède, en était alors assez démunie par l’abaissement des deux dernières puissances. L’espoir -- ou l’illusion -- de l’alliance franco-russe fait donc sa première apparition... pas pour longtemps. La mort de Pierre le Grand, le 8 février 1725, plonge son pays dans l'anarchie avec les tsarines Catherine (1725/ 1727) puis Anna Ivanovna, qui préfèrent d’ailleurs l’alliance autrichienne, constatée par le traité de Vienne de 1726 ; en 1732, le traité de Londres y ajoute une alliance avec l'Angleterre. M. de Campredon est donc rappelé en 1726 et Magnan, avec le titre de chargé d’affaires, est maintenu pour une mission d’observation et d'information. C’est à ce titre qu’il est approché par «le parti des vieux russes», soutenus par la future tsarine Elizabeth (fille de Pierre le Grand, mais écartée du pouvoir successivement par sa mère et sa cousine) : ceux-ci lui disent que «pour les intérêts de la Russie, l'alliance de la France leur paraîtrait mille fois préférable à celle de l'Empereur et du Roi de Prusse» (dépêches Magnan, citées par Alb. Vandal, in Louis XV et Elizaheth de Russie, Paris, 1882). Sans déclaraîion de guerre formelle, la France et la Russie se trouvent ennemies pendant la Guerre de Succession de Pologne. Magnan est rappelé en 1733. Sa mission d'observation, qui a duré environ sept ans, est devenue sans objet lorsque des négociations officielles s’engagent et aboutissent le 21 septembre 1739 au traité de Belgrade, conclu sous la médiation de la France et qui est un succès français (l‘annexion du Duché de Lorraine est une de ses clauses).

6) Quelques homonymies.

On a vu qu’au XVlIIème siècle se sont éteintes quelques familles (ou branches de familles) parfois difficilement identifiables soit comme cousines soit comme étrangères. À l'inverse, quelques autres font leur apparition mais ne sont, indubitablement, que des homonymes.

Les Magnan dits Montragon.

La plus nombreuse et durable de ces familles est celle des Magnan « dits Montdragon ». Pierre figure dans une liste des « advenaires », c'est-à-dire des étrangers venus habiter Nyons, entre 1582 et 1597. C’est l’époque où le pouvoir protestant fait réaménager les murailles de la ville et construire la citadelle, et les maçons nyonsais sont débordés ; Pierre, dit « Montdragon » appartient probablement à cette corporation , ainsi que plusieurs de ses héritiers.

Les documents fiscaux permettent de suivre cette famille: quelques biens au nom de Pierre au cadastre de 1602 ; fiche de déclaration cadastrale n° 230, en faveur de ses héritiers Jean, Jacques et Jaume, qui se retrouvent au parcellaire de 1634 et au cadastre de 1660 ;Jean et Étienne héritent de Jaume et Jacques (fiches 191 et 213) ; leurs biens font l’objet de saisies judiciaires jusque vers 1735.

Le principal intérêt de ces Magnan dits Montdragon, c’est que ce sont eux qui possèdent, sur la place des Arcades, la maison «confrontant du couchant la Maison du Roy» dont nous pouvions nous demander si elle n’avait pas été celle de notre famille.

Un document conservé à Valence précise que cette maison supporte un cens de 2 deniers, reconnu en 1528 par Dalmas Bermond, puis en 1596 par Etienne et Isabelle Artier. Jean Magnan (Montdragon) -- ou sa sucession ? -- l’a vendue en 1735 à J. Gleize (fiche 189).

Il faut préciser que cette maison est située au-dessus de l’Andronne du Tripot (n° 13 de la Place), la «maison du Roy et conciergerie» (parcellaire de 1634) n’ayant rien d’un palais, et se trouvant à la Porte St Jacques et non au n°17, quoi qu’en dise un panneau semi-officiel émanant des «Amis du Vieux Nyons » (voir plan, page 11).

Pierre Magnan, fils de feu André, de La Motte.

Il épouse à Nyons, en 1712, Jeanne Bermud, d’une ancienne famille d’hôteliers nyonsais. Plusieurs enfants, dont Philippe, « travailleur de lame » vers le milieu du siècle (fiche 281).

Joseph Magnan, 2ème Consul en 1723, 1° Consul en 1728.

Fils d’Alexandre (inconnu à Nyons), il épouse en 1719 Jeanne Vigne, probablement « au Désert», puis à l’Eglise le 2 décembre, six semaines avant la naissance de Bernard (il faut bien avoir un état civil). Joseph meurt en 1738. Bernard hérite vers 1750 (fiche 87) de biens venant probablement de sa famille maternelle, assez vieille famille nyonsaise ayant sensiblement accru sa fortune au XVIIème siècle. Bernard semble avoir vendu ses biens et quitté Nyons assez rapidement.

Le Maréchal (1791-1865).

«Morny, Magnan, Maupas, Saint-Arnaud, Bonaparte, Cinq hommes, cinq brigands...»

dit Victor Hugo qui, un peu plus loin, qualifie de «galériens» ces acteurs éminents du Deux Décembre.

Né à Mâcon, le Maréchal appartient peut-être à la famille qui avait fait enregistrer ses armes au Parlement de Bourgogne, au XVIIIème siècle. Toute parenté avec nous semble donc exclue... à moins qu’elle ne soit très lointaine.


  1. C’est le « florinage » parce qu’exprimé en florins de 12 sous ; c’est Péquivalent du revenu cadastral contemporain.

  2. Le nombre des « chefs de maison » (= contribuables) est de l’ordre de 500. Chaque chef de maison représente donc 1/500 = 0,2% du nombre des contribuables. Un revenu de 0,05 % peut donc marquer un seuil de pauvreté -— encore que ce seuil soit variable en fonction des conditions économiques (plus ou moins belle récolte d’olives du côté recettes — plus ou moins grande cherté des grains du côté dépenses et, plus exceptionnellement, majoration d’impôts et dégâts dus à la guerre).

  3. Cette sentence (Archives de Nyons — DD1 -) est rendue en faveur de «Jean et Pierre Magnan, fils à feu Michel, pour eux et frères absents». C’est probablement une erreur du greffier ? Peut-être faut-il lire « Jean (frère de Michel) et Pierre (fils de Michel »).

  4. C’est peut-être la même terre car le cadastre de 1660 mentionne la superficie réelle de chaque parcelle, alors que les cadastres ou parcellaires précédents ne tenaient compte que de la surface cultivable. Or, le lieudit des Estangs, comme bien d’autres à Nyons, comporte beaucoup de rocailles incultivables.

  5. Pour procurer une certaine garantie à ses créanciers, la ville « affecte » en leur faveur les fermages de ses « esmoluments » ; lorsque le trésorier, qui est donc pratiquement sans ressource, doit faire face à une dépense imprévue et urgente, il lui faut donc négocier avec les fermiers.

  6. Descendant de Gaspard, anobli en 1643 (lettres d'enregistrement de 1645), lui-même petit-fils de Claude notaire à Saint-Aupre, village voisin de Saint-Laurent du Pont (Rivoire de la Batie Armorial du Dauphiné)

  7. C'est probablement cette terre de Lagarde-Adhémar qui était plantée en garance : on trouve alors cette culture dans la vallée rhodanienne, en Vaucluse et dans 1e canton drômois de St-Paul-Trois-Châteaux... jusqu'à sa disparition devant la concurrence de colorants chimiques. C'est peut-être par confusion qu'une tradition orale attribuait la garance au domaine d'Arnayon, que ni son sol ni son climat ne prédisposent à cette production.

  8. Note de Jean Magnan de Bornier : Napoléon III

  9. C’est le cas en 1469 de Cyrand, Huguet et Jean Magnan (les deux premiers étant « massons ») que Gouvernet revendique dans sa requête devant le Parlement (Archives de l’Isère B 2919 -- 467) mais qu’il a « retranchés » de sa généalogie : cousins ou homonymes, ils doivent n’avoir pas eu de descendance.

Classé dans : Histoire familiale - Mots clés : aucun

1 commentaire

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